— Vous avez trouvé le mot juste pour le qualifier. Oui, il est très généreux. Ce n’est pas une nature banale que la sienne ! Un fait vous le fera connaître. Quand sa mère est morte, alors qu’il avait dix-huit ans, un vieil oncle très riche, dont il était l’unique héritier à peu près, le sachant sans aucune fortune puisque son père s’était ruiné par des placements pitoyables, lui a offert de lui constituer des rentes qui le dispenseraient de tout travail obligatoire et lui assureraient une existence de fils de famille, libre de tout souci d’argent. Marc a refusé, ne voulant rien devoir qu’à lui-même et, du coup, s’est brouillé avec ce vieil oncle autoritaire, qui ne lui pardonnait pas son indépendance. Il s’est juré de faire son chemin tout seul, et est devenu ingénieur malgré les récriminations et les dédains de sa noble famille. Mais justement parce qu’il sait ce qu’est la lutte pour la vie, il n’est jamais indifférent, — jamais, j’en ai eu la preuve, — à la peine de ceux qui luttent comme lui !

— Parce que, comme vous le disiez, c’est une nature élevée. Tant d’autres, au contraire, deviennent si âprement égoïstes à batailler ainsi !

Distraite un instant de son souci, elle avait écouté, attentive, l’histoire de cet étranger à qui elle allait peut-être devoir son pain quotidien. Maintenant, elle ne regrettait plus autant d’être aidée par lui. Un silence flotta une seconde dans le salon paisible où s’épandait une odeur de violettes. Puis Ghislaine eut un léger mouvement comme pour écarter la pensée de M. de Bresles et elle demanda :

— Chère madame, ne pourriez-vous me dire quelques mots de l’enfant qui est l’objet de toutes ces démarches ?

— De Josette de Moraines ? La petite créature a, je crois, été bien abandonnée, moralement du moins ; ballottée entre les couvents, les cours, les institutrices, pendant que sa grand’mère, — trop jeune, — se complaisait dans le monde, que son père vivait occupé à se rendre la vie agréable, — pour s’étonner ensuite d’avoir une fille si mal élevée ! Il ferait mieux de dire : si peu élevée ! Elle ne l’a pas été du tout… Ah ! pour cette petite Josette, ce serait une vraie bénédiction, peut-être même le salut de vous avoir ?

Sans le chercher, Mme Dupuis-Béhenne venait de trouver les seules paroles qui pussent adoucir pour Ghislaine l’amertume de la situation qui se présentait à elle, en lui faisant entrevoir une œuvre de bonté à accomplir envers une jeune âme en détresse, — consciente ou non de sa misère, — à laquelle elle pourrait se dévouer… Et une seconde, avec une curiosité pleine de pitié, Ghislaine rêva à cette petite fille inconnue dont elle plaignait la jeunesse esseulée, elle qui avait connu aussi, pendant son enfance d’orpheline, les heures douloureuses d’isolement et les inutiles soifs de tendresse, les désirs ardents et vains de caresses maternelles…

Si cette enfant le lui permettait, elle savait bien que de toute son âme, elle s’attacherait à lui faire du bien, à mettre, dans sa jeune vie, ce qu’elle pourrait de lumière bienfaisante et chaude.

La voyant silencieuse, Mme Dupuis-Béhenne lui demanda :

— A quoi songez-vous ? Ghislaine.

— A la famille dans laquelle vous me proposez d’entrer, madame.