— Je voudrais voir Mme de Maulde.
Le concierge la regarda un peu surpris. Il était certain de n’avoir jamais encore vu franchir la porte de l’hôtel par cette jeune femme en noir, si élégante.
— C’est que Mme la marquise ne reçoit pas le matin.
— Mais elle me recevra, moi, car elle m’a donné rendez-vous.
— C’est tout différent. Si madame veut se donner la peine de monter le perron.
Ghislaine franchit les marches. L’impression vague l’envahissait encore que ce n’était pas elle, Ghislaine de Vorges, qui entrait dans cette maison étrangère pour s’y présenter comme institutrice…
— Voulez-vous bien remettre ma carte à Mme de Maulde qui m’attend, dit-elle au valet de chambre qui s’était montré à l’appel du timbre…
Le domestique l’introduisit, puis disparut, la laissant seule dans le petit salon où flottait une discrète lumière, victorieuse, sans éclat, de la superbe guipure des stores, des longues draperies voilant en partie la baie des fenêtres. Ce demi-jour baignait harmonieusement le décor coquet de la pièce meublée de soies anciennes dont les teintes pâlies nuançaient les bergères moelleuses, les coussins jetés sur les canapés bas, les tapis qui, sur le piano à queue, sur les tables, supportaient la profusion des bibelots de prix… Sur le grand panneau, faisant face à la cheminée, il y avait un portrait de jeune femme brune ; la jolie tête, un peu mièvre, et les épaules nues se dégageant du satin couleur d’aurore, d’une draperie capricieuse… A l’extrémité du piano à queue, était une photographie de fillette costumée en gitane, qui avait une petite figure mince où les yeux sombres paraissaient presque trop grands, dont la bouche, ainsi au repos, avait une expression de volonté passionnée et d’amertume.
Ghislaine eut tout le loisir d’interroger le mystère de ce jeune visage, car cinq, puis dix, puis quinze minutes s’enfuirent sans que personne parût. Et elle se demandait si elle avait été vraiment annoncée à Mme de Maulde, quand un bruit de robe soyeuse lui répondit tout à coup. La portière soulevée, elle vit devant elle une femme un peu forte, très belle encore, qui avait un air de grande dame du temps passé dans sa robe de maison en soie changeante, mauve à bouquets. Une dentelle crémeuse était jetée sur les cheveux, que la poudre ennuageait autour du visage, d’une régularité superbe, qui avait gardé un tel éclat que la blancheur des cheveux semblait un artifice de coquetterie, destiné à aviver l’éclair noir des yeux, le pourpre vif des lèvres.
Cette femme-là n’avait rien d’une aïeule. Consciente de ce que les années lui avaient laissé, elle n’avait pas abdiqué, de toute évidence, restant de celles qui jugent sage de vivre, avant tout, pour leur propre satisfaction ; insouciante des pensées graves, des sentiments profonds, des dévouements petits ou grands, même plus, les redoutant.