Laide, cette enfant-là ?… Même l’irrégularité des traits eût-elle dérouté les fervents de la beauté classique, elle n’aurait jamais pu être laide avec les yeux superbes dont le regard tombait sur Ghislaine éclairés par une indéfinissable expression dont celle-ci n’eut pas le loisir de démêler le sens, car Mme de Maulde s’empressait de lui présenter :
— Ma petite-fille Marie-Josèphe de Moraines que nous appelons familièrement Josette. Une enfant, mademoiselle, qui aura, ainsi que je vous le disais, grand besoin de votre bonne influence pour cesser d’être une vraie gamine encore… souvent sans plus de raison qu’un poupon !
Un éclair flamba une seconde dans les grandes prunelles sombres, et avant que Ghislaine eût répondu, elle dit d’une voix chaude qui vibrait avec une singulière amertume :
— Grand’mère, vous n’êtes pas généreuse ! Vous prévenez mademoiselle contre moi. Laissez-lui donc le plaisir de découvrir librement à son tour quel triste cadeau vous lui faites en la chargeant de moi !
Ghislaine l’enveloppa d’un regard qui avait une douceur profonde.
— Pourquoi me jugez-vous si mal ?… Mais oui, très mal, puisque vous paraissez croire que je serais contente de vous voir tout autre que je me l’imagine. J’espère, au contraire, de tout cœur, qu’en vivant l’une près de l’autre, nous découvrirons que nous avons ce qu’il faut pour devenir de vraies amies. Ne voulez-vous pas l’espérer comme moi ?
Instinctivement, elle souhaitait un mot spontané qu’elle eût recueilli comme un précieux espoir, à l’aube de cette nouvelle vie où elle allait entrer. Mais le visage de Josette ne s’éclaira pas. De nouveau, ses yeux avaient l’étrange regard où il semblait y avoir ensemble de la gravité, du scepticisme, de la curiosité. D’ailleurs, Mme de Maulde se jetait à la traverse, se chargeant de répondre :
— Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de désirer conquérir ainsi cette farouche petite personne. Si vous ne réussissez pas, ce sera à désespérer d’elle ! Du reste, nous en jugerons bientôt, car j’espère que vous allez nous arriver vite. C’est tellement gênant pour moi de n’avoir personne à qui confier Josette pour la sortir… Il me faut toujours l’emmener. Quand pourrez-vous venir ? mademoiselle.
— Le jour que vous désirerez, madame.
— Mais alors, mademoiselle, voulez-vous que ce soit demain ? Votre chambre sera prête. Vous devriez rester sans cérémonie à déjeuner pour faire connaissance avec mon gendre qui viendra peut-être savoir le résultat de notre conférence.