— La vie de certaines femmes, si…
Il eut un geste de dénégation et sa voix s’éleva vibrante :
— Quand ces femmes ont eu leur part d’épouse… peut-être… mais autrement, quelle folie qu’une pareille illusion ! et vous ne pouvez y croire, vous !
— Moi, pourquoi ?
Encore une fois, elle le regardait bien en face, les yeux graves.
— Parce que vous êtes trop jeune pour un tel renoncement… Parce qu’il doit vous sembler révoltant, comme il me le semble à moi, comme il le semblerait à n’importe qui, que votre vie fût sacrifiée à tout jamais, murée dans une situation que votre courage vous fait accepter, mais, je le répète, pour laquelle vous n’êtes pas faite !… Vous le savez aussi bien que tous ceux qui vous approchent !
— Mais pourquoi me le redire ? puisqu’il faut qu’il en soit ainsi, puisque je n’ai plus à choisir ma destinée ! Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas seulement mon courage qui me fait demeurer dans cette situation pour laquelle, c’est vrai, je n’étais pas née… c’est bien la nécessité… D’ailleurs, grâce à Josette, je ne puis me plaindre de mon sort ; sa chaude tendresse d’enfant m’a peut-être donné les meilleures joies que j’aie connues dans mon existence tourmentée, les plus fortes, les plus profondes, les plus apaisantes… Maintenant, je n’en attends ni même n’en souhaite plus d’autres ! Je suis trop vieille pour les rêves romanesques et je sais trop bien ce qu’est la réalité. Ma vie de femme est close et je l’accepte ainsi !
Il y avait dans son accent une sorte de dignité passionnée, mais aussi quelque chose de frémissant qui rendait ses paroles singulièrement émouvantes. Sortie de sa réserve volontaire, elle redevenait la vibrante Ghislaine de sa toute jeunesse, sans soupçon de l’éclat soudain qui transfigurait son visage, ressuscitant tout à coup la femme exquise qu’elle avait été à vingt ans…
Lui avait eu un geste qui rejetait bien loin les paroles de désenchantement qu’elle venait de prononcer.
— Votre vie close ?… A votre âge ? Allons donc ! Daignez regarder, une seconde même, la femme que vous êtes ! Il faudrait être stupide, aveugle, pour ne pas comprendre qu’un jour ou l’autre quelqu’un va venir qui, bienheureux, aura le droit de vous offrir la seule vie pour laquelle vous avez été créée, qui vous emportera loin d’ici où vous étiez l’incarnation même du bonheur pour…