Elle inclina la tête. Sans penser même, elle monta, ayant toujours la même impression de se mouvoir dans un rêve angoissant que le bienheureux réveil allait dissiper… Pourtant, la réalité l’oppressait si terrible !… Avec une sorte d’épouvante, elle pensait au blessé et à Josette… Où s’était réfugiée l’enfant ? Elle avait fait éclairer la chambre… Le lit était ouvert, prêt à recevoir le pauvre corps meurtri…

Et dans quelques heures, peut-être, ce ne serait plus même un blessé qui serait étendu là !…

Ghislaine se détourna comme pour fuir la lugubre vision, si brusquement, que le frôlement de sa robe fit voler quelques papiers du bureau placé derrière elle. D’un geste machinal, elle les releva ; mais, au moment de les reposer, elle s’arrêta, ébranlée par un choc obscur ; d’un portefeuille, que son mouvement avait jeté à terre, s’échappait à demi une photographie, — une photographie d’elle, qu’elle reconnaissait bien, — faite par Josette, celle-là même dont la fillette avait un jour constaté la disparition dans la boîte de ses épreuves, au bas de laquelle étaient les mots qu’elle avait écrits elle-même : « Ma Ghislaine, à moi… »

Comment cette photographie que Josette avait tant cherchée, était-elle en la possession de M. de Moraines ?… Pourquoi ne l’avait-il pas dit à sa fille, qu’il avait entendue se plaindre de la perte du portrait ?…

Ghislaine secoua la tête, comme pour en chasser les pensées qui l’envahissaient. En dépit de sa volonté, une intuition, plus forte que tout raisonnement, la pénétrait tout à coup de la certitude que, dans l’âme de cet homme qui allait peut-être mourir, elle avait eu une place qu’il ne lui avait jamais laissé soupçonner… Que ce n’était pas seulement de son respect, de sa courtoisie délicate qu’il lui avait fait hommage…

Mais c’était là un secret qu’elle n’avait pas le droit de connaître, à cette heure surtout… Rapidement, elle glissa la photographie dans le portefeuille qui disparut sous les feuillets où il avait été enseveli, comme elle-même ensevelissait, au plus profond de son cœur, la vérité soupçonnée…

Puis elle sortit de la chambre, pour aller vers Josette. Un domestique accourait :

— Le docteur demande Mademoiselle… On apporte M. le comte…

Que lui voulait-il, ce médecin ? Pourquoi la réclamait-on ainsi, la retenant loin de l’enfant dont elle devinait l’affolement désespéré ?…

Elle regagna le vestibule où tous, immobilisés par l’attente lugubre, écoutaient le bruit des roues qui avançaient lentement sur le sable de l’allée. Dans la nuit, la charrette approchait, entourée par le groupe des chasseurs. Elle s’arrêta…