Il y avait des animaux assez intelligents pour écrire de délicieux mémoires, d’autres, terribles, à qui les chasseurs dans les Indes dressaient des pièges. Des enfants quittaient leur chaumière bretonne pour tenter la fortune à Paris, et ne manquaient pas de rencontrer, chemin faisant, toutes sortes de bons génies ; d’autres dormaient au bord d’une route sous un chêne. « Il faisait froid, il faisait sombre ; la pluie tombait fine et serrée. » Ils auraient pu mourir ; mais passait, retour de Sébastopol, un brave sergent accompagné de son chien Capitaine. Hommes, femmes et bêtes, ah ! qu’ils étaient donc tous de braves gens, généraux russes et soldats français, honnêtes chemineaux, douces et distinguées comtesses, paysannes délicates ! Et il fallait avoir huit ans pour trembler quand Bournier enferme Dourakhine pour le tuer ! Ce n’étaient plus les menus incidents dont se tissait la trame de sa vie. Toute préoccupation mesquine était écartée. Les papas et les mamans savaient réprimander selon la juste mesure, et les enfants même, lorsqu’ils désobéissaient, ne le faisaient que d’accord avec une volonté supérieure.

Puis il lia connaissance avec un monde différent. Son imagination se posa sur les cimes de l’espace et du temps. Elle allait des Flandres où luttait Jacques Artevelde aux montagnes de l’Est où « Le Taureau des Vosges » tentait d’arrêter à lui seul l’invasion allemande. Il s’enthousiasmait tour à tour pour les chevaliers bretons qui la lance au poing galopaient sur les landes, et pour les hardis ingénieurs qui pouvaient faire vingt mille lieues sous les mers. Il descendait jusqu’au centre de la terre où il rencontrait, avec quel fantastique effroi, un géant pasteur de mammouths. Ce n’étaient plus les indications sèches de la géographie, ni les dates mortes de l’histoire. Tout était vivifié par le vent du large et des siècles ressuscités. Il ne rapetissait point les héros à sa taille : il rêvait de les égaler en force, en sagesse et en loyauté.


Le jeudi par des chemins détournés il s’en allait, quelquefois avec un ou deux camarades, presque toujours seul, jusqu’à l’entrée des bois qui encerclent la petite ville. Au printemps, les talus étaient fleuris de violettes et les prés de marguerites. L’été des libellules grésillaient au-dessus des étangs, et le chèvrefeuille parfumait les haies où les prunelles bleuissaient aux approches de l’automne. L’hiver le sol des routes sonnait creux comme la dalle d’un tombeau : dessous la terre était morte de froid. Tantôt, assis au pied d’un hêtre centenaire, dont les racines apparentes ressemblaient à de grosses veines de vieillard, il écoutait gémir le vent d’Octobre et regardait se disperser la fumée qui monte des tas enflammés de mauvaises herbes, d’épines et de bois de pommes de terre ; un petit oiseau sautillait en poussant de faibles cris, et le chant du grillon était triste comme un gémissement. Tantôt il allumait lui-même un feu de branches sèches, rêvant d’être perdu dans une île déserte où il lui aurait fallu subvenir à tous ses besoins et s’occuper de sa propre cuisine : ce ravin au fond duquel coulait la cascade n’était-il pas à une infinie distance de toute habitation ? On n’y sentait que l’odeur du buis, du houx et du sureau. Il y avait des fourrés inextricables de ronces, de lierre et de longues plantes enchevêtrées, qui faisaient penser aux lianes des forêts de l’Amérique. Un énorme serpent n’était-il pas enroulé là-bas autour du fût lisse de ce bouleau ? Tantôt il entendait meugler des bœufs qui paissaient dans les prés voisins ; tantôt au crépuscule des voix mystérieuses se répondaient dans la vaste plaine qu’il savait peuplée de fermes et de villages et dont il reprenait conscience. La nuit entrait dans le bois plus vite qu’ailleurs. Il grimpait le long des sentiers abrupts, retrouvant un peu plus de lumière à mesure qu’il atteignait les rochers les plus hauts.

Chaque saison revenait avec ses joies et ses ennuis invariables. Les rudes hivers lui valaient des heures exquises au coin du feu. S’il étouffait les après-midi d’été, que les matins étaient beaux et claires les nuits !

II

Sa maison ne ressemblait pas aux chaumières des villages avec leurs toits de paille qui descendent jusque devant les fenêtres comme s’ils voulaient voir ce qui se passe au-dessous du grenier. Elle pouvait paraître riche à cause de ses tuiles, de sa porte, de ses volets peints en blanc, de son armoire luisante, de sa table ronde recouverte d’un tapis et de sa cheminée garnie de bibelots sur lesquels à huit heures du matin il ne restait plus un grain de poussière. Mais elle ne leur appartenait pas. Il y en avait sur les seuils desquelles il eût été dangereux de s’essuyer les pieds parce qu’on se les serait salis, d’autres dont les carreaux n’avaient jamais été cirés ni même lavés, avec des tables encombrées de bols à moitié pleins de lait, avec des lits sans rideaux et des fenêtres à rideaux qu’on ne changeait pas tous les ans. Mais des hommes et des femmes y vivaient qui, possédant des biens au soleil, n’avaient qu’à travailler pour leur compte ; ils n’étaient pas à la merci des riches puisqu’ils récoltaient plus de blé, de légumes qu’il n’en avaient besoin, et qu’ils ne pouvaient boire avec la meilleure volonté du monde tout le vin de leurs vignes. Ils connaissaient les solides repas qui commencent en hiver à six heures du soir pour se terminer le lendemain matin. C’étaient de bons vivants à qui l’avenir ne faisait pas baisser les yeux. Ils n’avaient pas besoin de chercher à économiser, puisque leurs terres ne s’en iraient pas pendant la nuit.

Il avait l’air encore d’un petit riche parce que sa mère le tenait propre. La propreté ne coûte rien ; elle est même une économie. Puis il y avait chez elle une pointe d’orgueil à ce que son petit eût le moins possible de taches, de poussière, pour qu’on lui dît :

— Ah ! madame ! comment faites-vous donc pour qu’il soit toujours si propre ? Moi avec le mien je ne peux pas y arriver. Et puis c’est un brise-tout.

Ses sabots étaient toujours luisants, ses souliers du dimanche aussi parce que le cirage conserve le cuir et le bois.