— Tais-toi donc ! Tu vas nous faire remarquer.

Les repas du soir à la lumière crue d’une lampe sans abat-jour n’étaient pas gais. Sur les deux vieux il semblait que la vie s’étendît lourdement comme ce plafond enfumé dont le plâtre noirci se fendillait. S’ils parlaient ce n’était que pour se plaindre. Ils disaient :

— Ce n’est pas un reproche que nous te faisons mais si tu avais appris un métier, que tu sois resté ici, tu aurais pu nous venir en aide. Tandis qu’avec ce que vous gagnez à Paris en travaillant tous les deux vous avez du mal à joindre les deux bouts. Nous aurions mieux fait de ne pas écouter ceux qui nous poussaient à t’envoyer au collège. Car nous voyons que toutes ces places de gratte-papier ne valent pas un bon métier que l’on a dans la main.

Jeanne répondait en femme de tête qui sait ce qu’elle veut, où elle va :

— Cela dépend mon oncle, je vous assure. Avec de la régularité, de l’économie on arrive à mettre de l’argent de côté.

Il s’en fallait que ces paroles fussent pour leur déplaire ; ils commençaient à se dire que Louis avait eu de la chance de l’épouser. Elle continuait :

— Nous en avons connu beaucoup qui venaient prendre leurs repas chez nous. Les premières années n’avaient pas été brillantes. Mais au bout de quelque temps leur situation s’est améliorée.

Vaneau écoutait. Presque toujours il les laissait parler. En pensée il répondait à son père :

— Un bon métier que l’on a dans la main ? Je te vois fatigué, à soixante ans ; si tu tombes malade je me demande de quoi vous vivrez tous les deux.

Et à Jeanne :