Cela aussi te semblait si naturel que souvent, de toi-même, tu t’offrais avec tes deux bras pourtant fatigués. Je ne veux pas dire que tu ne te rendais pas compte de ta vie. Car tu étais heureux que j’aie trouvé une place à Paris, dans ce que l’on appelle un bureau. Tu me disais :
— Certainement, je vois bien que tu ne gagnes pas des mille et des cent. Mais, là, tu es toujours assis. Été comme hiver, tu es à l’abri du soleil, de la pluie et de la neige. Moi, il y a des fois où je ne suis plus qu’une eau, et des fois où j’ai les pieds glacés, les mains gelées, avec des crevasses qui me font mal.
Mais c’était notre vie. Maman aussi, de laver dans l’eau couverte de glace qu’il fallait casser à coups de pioche, ses mains n’étaient plus, comme tu disais, « qu’une crevasse ». C’était la vie de ceux à chaque jour de qui suffit sa peine, parce que le lendemain vient, lui aussi, avec sa peine.
Tu n’aimais pas les jours de réjouissances publiques. Le lundi de la Pentecôte ramenait sur les Promenades, — dont les tilleuls étaient à vingt pas de notre maison, — les baraques, les « ramées » sous lesquelles on boit de la bière, de la limonade et du vin, et les parquets sur lesquels danse, au son des violons et quelquefois d’une vielle, la jeunesse du pays. Tu disais :
— Ce n’est pas moi qui ferai seulement un pas pour voir ça !
Ce premier pas tu ne le faisais point. Tu n’aurais pas pu. Les dix-neuf autres t’eussent coûté bien plus encore.
L’hiver, on ne peut tout de même guère se coucher avant sept heures du soir. De la plume dont tu venais de te servir pour inscrire les heures de ta journée, sur les marges d’un journal tu me dessinais des oies que je trouvais jolies. Lorsque j’en avais à ma disposition tout un troupeau, tu te mettais à lire, avant de te coucher, des vies de Saints.
Car il ne suffit pas d’aimer son travail, ni d’aller avec une résignation joyeuse au-devant de la tâche de chaque jour. Il ne suffit pas de thésauriser pour la vie présente : il faut aussi mériter le ciel. Sans doute tu espérais en cette récompense, mais sans que cela te diminuât, bien au contraire, puisque ta douceur n’en était que plus grande.
Tu ne pouvais pas, tout de suite, t’efforcer d’imiter la vie de Dieu descendu, par son Fils, au milieu des hommes, mais tu pouvais te proposer en exemple ceux des hommes qui voulurent se rapprocher de Dieu, les Saints. Il y en a dont la condition ici-bas fut semblable à la nôtre. Tu pénétrais dans leur intimité. Tu les connaissais tous, depuis les exilés parmi les sables du désert, dans des cavernes faites d’un trou entre deux roches brûlantes, qui n’avaient pas tous les jours de l’eau à boire, jusques à ceux qui, dans des forêts sombres, sous des branchages arrangés en toit de cabane, estimaient que, pas plus que le Fils de l’Homme, ils n’avaient besoin d’une pierre où poser leur tête. Tu les connus tous pour les admirer, pour tâcher de te modeler sur eux, mais dans la mesure où tu sentais que Dieu te le permettait. Que serions-nous devenus, si tu étais parti dans ces bois où l’on finit toujours par rencontrer quelque silencieux monastère à la porte duquel il suffit de sonner ?