— Va vite chercher les gendarmes !

et sortit pieds nus, son maillet à la main. Il le fit reculer, d’abord, puis le tint en respect. La Martine, à peine vêtue, échevelée sous le clair de lune, était partie.

Cette nuit-là, Manuel eut affaire à M. Bégassat, le brigadier de gendarmerie.

Il a dû mourir. Depuis plusieurs années, je ne le vois plus dans les rues lorsque je retourne chez nous. Il demeurait si près du cimetière que les porteurs n’ont pas dû se fatiguer beaucoup.

Mais, l’année dernière, j’ai encore vu Gabriel. Autrefois, lorsqu’il était dans la force de l’âge, il travaillait, l’été, du lever au coucher du soleil et arrivait à gagner ses trois francs. On le trouvait toujours prêt à faire n’importe quoi : à décharger des chariots de bois, à transporter des pierres, à travailler sur les routes, à curer les mares et les viviers, à chercher les carpes dans la vase lorsque l’on vidait l’Étang-du-Goulot, ou celui de la route de Marné, pour la pêche.

Maintenant, c’est un vieillard. Propre, sa barbe serait toute blanche. Comme il a beaucoup travaillé pour se nourrir et pour nourrir son frère, c’est une ruine qui de plus en plus penche vers la terre. Il fait ce qu’il peut. On fait pour lui ce que l’on peut. De braves gens lui donnent à couper en quatre du bois de moule qu’ils avaient l’habitude de brûler scié simplement en deux. Il ne va pas vite. Ses bras se sont fatigués. Il ne s’est jamais reposé, que quelques beaux dimanches, autrefois, où, la tête chaude des fumées du vin, il rentrait, triomphant, se jeter sur leur lit de fougères et de feuilles mortes. Maintenant, il n’a même plus sa masure. Il couche dans une écurie. On lui en prête un coin, avec une botte de paille.

Il ne sait pas lire. Ce ne sont pas les études qui auraient pu lui « tourner la tête ». Au temps de sa force, ses idées faisaient partie de son corps, solides comme ses bras, ne fléchissant pas plus que sa nuque sous les fardeaux. Maintenant elles s’affaissent, elles aussi. Mais il est toujours prêt à se mettre en quatre pour ceux qui lui donnent un semblant de travail, qui lui font scier du bois en quatre.

C’est un vieil homme qui n’aura pas tenu beaucoup de place dans la vie. Il voudrait n’être à charge à personne. Il se ratatine, se dessèche, se voûte de plus en plus. Il trouve qu’une botte de paille c’est trop pour lui, et qu’un coin dans une écurie, c’est déjà bien beau…

LA GARDEUSE DE CHÈVRES

La Cécile Béraud était, de son métier, gardeuse de chèvres. Cela peut mener loin, à condition d’être jolie et de ne pas rester dans son village. Certainement, parmi les prétendues bergères qu’épousa jadis le Fils du Roi, il y eut plus d’une gardeuse de chèvres ; mais être bergère est beaucoup plus distingué. N’en voit-on pas, sur les boîtes de dragées des baptêmes, d’habillées comme de grandes dames et qui portent sur leurs bras un mouton — pardon, un agnelet, — tout frisé, avec un ruban rose autour du cou ? Allez donc tenir de cette façon une chèvre turbulente, même un chevreau ! Mais je doute que, même bergère, la Cécile Béraud eût pu s’habiller en grande dame, et réussir à se faire épouser, ne fût-ce que par le fils d’un roitelet. On ne pouvait lui donner d’âge. Avait-elle vingt-cinq ou soixante ans ? Personne ne l’aurait dit, même pas elle. Elle devait être aussi ancienne que la petite ville dont l’apparition sur la terre ne remontait pas à hier. On ne se souvenait plus de l’avoir vue gamine. Jamais malade, sèche, plate, elle était taillée pour vivre des siècles. Elle devait être là depuis les années qui précédèrent la Révolution, pareille à cette paysanne qu’un voyageur anglais rencontra en Champagne. Même d’assez près, dit-il, on lui eût donné soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure était ridée et durcie par le travail ; elle me dit n’en avoir que vingt-huit. Mais la Cécile Béraud n’aurait pas pu en dire autant. Elle n’était point la seule, ici, à ne pas savoir son âge.