Un grand écrivain a dit d’un de ses maîtres, dans le château natal duquel il avait passé toute une nuit sans dormir :
— J’ai pensé à cet homme qui a commencé là, et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur. J’ai pensé à toi dont la vie commença et finit dans ce pays, dont la tombe même, à cette heure, ne se distingue que pour moi parmi les autres. J’ai pensé à toi qui n’as point demandé que l’on t’ensevelît dans le roc, la tête tournée vers un Océan que tu ne connaissais pas, et qui reposes ici, la tête tournée vers la grande croix de fer, et vers l’église.
Je n’avais rien, en ce moment, d’un de ces jeunes hommes romantiques qui, parmi les ombres ou sous le clair de lune, se drapent dans le manteau mouvant de leur mélancolie. Mes pieds étaient comme tellement enracinés, — pour quelques minutes et sans doute pour toujours, — dans cette terre dont tu fais maintenant partie, que je n’éprouvais le besoin ni de m’agenouiller ni même de me découvrir. Je ne te faisais pas une visite de cérémonie : j’étais ici chez moi.
Je pourrais dire qu’absorbé dans une muette douleur je restai longtemps yeux baissés, comme quelqu’un qui songe. Mais non. Je n’ai pas regardé que ta tombe.
Je les ai toutes vues, soudées d’en dessous les unes aux autres, et, de dessus, toutes également visitées par la lune. J’ai revu celle de ton père et de ta mère, que je n’ai connus que courbés par la vieillesse, lorsque j’étais encore petit : ils t’ont précédé là, comme tu m’y précèdes. Je les ai revus un instant dans leur maison couverte de chaume ; ils avaient une grande cour où l’herbe poussait abondante, et un jardin dans lequel, bien des étés avant celui-ci, on avait tué deux serpents qui sifflaient. Je les ai revus vieillis, mais s’accrochant à la vie comme des naufragés se cramponnent au bateau.
J’ai revu les tombes de tous ceux qu’ensemble nous avons enterrés quand nous étions, toi sacristain, moi enfant de chœur. Trente années de suite, tu as conduit les morts à leur suprême demeure. Tu disais familièrement :
— Quand on est couché là-haut, on est bien tranquille.
Tu t’étais habitué à regarder la mort en face. Mais peut-être, malgré tout, crierait-on d’épouvante si on la voyait, si on la sentait au moment précis où elle se dresse, où elle vous frappe.
Je n’ai pas vu que les tombes : j’ai aperçu quelques maisons de la ville dont les humbles toits de paille, d’ardoises ou de tuiles sous le clair de lune ne se différenciaient plus. J’ai songé à toi qui ne passeras plus devant elles, qui n’y entreras plus jamais comme autrefois lorsqu’il fallait porter aux mourants l’extrême-onction. Le prêtre disait :