76. — Simon Pierre lui-même me reniera. Il me reniera devant les gens. Même tout seul, un soir, il me reniera. Mais il aura tout de même peur de ce qu’on lui aura fait penser, et il regardera ce soir-là, vers moi. Et moi je ne serai pas près de lui. Et, parce qu’il ne m’entendra pas, ce soir-là, chez lui, il croira que je l’écoute. Il aura peur, et, pour lui, je serai partout, sauf à l’endroit où il sera.
77. — Et Jean, le plus pareil à moi, celui dont le regard m’a apporté l’illusion d’un miroir, celui qui si souvent, la tête baissée et les yeux levés, me contempla, il me trahira aussi, et ne sauvera pas mon souvenir.
78. — J’ai donné à la vérité invisible le seul bien que j’ai : ma vie. Et maintenant, ma vie n’est plus à moi.
79. — Et en pensant à cela, j’ai pleuré dans la grange où j’étais seul.
80. — Et tombé sur mes genoux, je voyais mes deux mains crispées, car l’homme désespéré ne voit pas souffrir sa figure, mais ses mains.
81. — Cependant un autre disciple, à qui je n’avais jamais prêté beaucoup d’attention, veillait près du mur, et j’entendis d’abord seulement sa voix dans l’ombre, qui me dit : Moi je n’ai pas dormi.
82. — Ce jeune homme fut hors de l’ombre, vint à moi, se prosterna devant moi dans le carré de lumière qu’il y avait, et me glorifia en me disant tout bas :
83. — Je t’adore parce que tu n’es pas un dieu. Si tu étais un dieu, que t’importerait de souffrir pendant quelques heures et de mourir d’apparence ? Si tu étais un dieu, tout cela pèserait bien peu dans ton éternité et ton rayonnement, et qui pourrait sans être insensé, parler de ton sacrifice ?
84. — Si tu étais Dieu, où serait ta bonté ? Il n’y aurait plus là que des jeux divins.
85. — Et je te demande pardon, à toi, si grand, et si exposé, et qui ne ressusciteras pas, de ce que je t’ai méconnu, et de ce que je t’ai parfois, considéré comme un dieu.