—I’s sont camouflés. Là-bas, y a bien des chevaux qui sont peints. Tiens, pige çui-là, là, qu’a les pattes larges qu’on dirait qu’il a des pantalons? Eh ben, l’était blanc et on y a foutu une peinture pour qu’i’ change sa couleur.

Le cheval en question se tenait à l’écart des autres, qui semblaient s’en méfier, et présentait une teinte grisâtre jaunâtre, manifestement mensongère.

—L’pauv’ bougre! dit Tulacque.

—Tu vois, les bourins, dit Paradis, non seulement on les fait tuer, mais on les emmerde.

—C’est pour leur bien, que veux-tu!

—Eh oui, nous aussi, c’est pour not’ bien!

Sur le soir, des soldats arrivèrent. De tous côtés, il en coulait vers la gare. On voyait des gradés sonores courir sur le front des files. On limitait les débordements d’hommes et on les enserrait le long des barrières ou dans des carrés palissadés, un peu partout. Les hommes formaient les faisceaux, déposaient leurs sacs et, n’ayant pas le droit de sortir, attendaient, enterrés côte à côte dans la pénombre.

Les arrivées se succédaient avec une ampleur croissante, à mesure que le crépuscule s’accentuait. En même temps que les troupes, affluaient des automobiles. Ce fut bientôt un grondement sans arrêt: des limousines, au milieu d’une gigantesque marée de petits, de moyens et de gros camions. Tout cela se rangeait, se calait, se tassait dans des emplacements désignés. Un vaste murmure de voix et de bruits divers sortait de cet océan d’êtres et de voitures qui battait les abords de la gare et commençait à s’y infiltrer par endroits.

—C’est rien ça encore, dit Cocon, l’homme-statistique. Rien qu’à l’Etat-Major du Corps d’Armée, il y a trente autos d’officier, et tu sais pas, ajouta-t-il, combien i’ faudra de trains de cinquante wagons pour embarquer tout le Corps—bonhommes et camelote—sauf, bien entendu, les camions, qui rejoindront le nouveau secteur avec leurs pattes? N’ cherche pas, bec d’amour. Il en faudra quatre-vingt-dix.

—Ah! zut alors! Et y en a trente-trois, d’Corps?