Il est dehors dans la nuit noire. Par grands sautillements clapotants, il se dirige vers l’établissement de Magnac, le généreux et loquace Biterrois. Il a grand’peine à trouver la porte dans le noir et la pluie d’encre. Bon Diou, elle n’est pas éclairée! Bon Diou d’bon Diou, elle est fermée! La lueur d’une allumette, qu’abrite sa grande main maigre comme un abat-jour, lui montre la pancarte fatidique: «Etablissement consigné à la troupe.» Magnac, coupable de quelque infraction, a été exilé dans l’ombre et l’inaction!

Et Fouillade tourne le dos à l’estaminet devenu la prison du cabaretier solitaire. Il ne renonce pas à son rêve. Il ira ailleurs, ce sera du vin ordinaire, et il paiera, voilà tout.

Il met la main dans sa poche pour tâter son porte-monnaie. Il est là.

Il doit avoir trente-sept sous. Ce n’est pas le Pérou, mais...

Mais subitement, il sursaute et s’arrête net en s’envoyant une claque sur le front. Son interminable figure fait une affreuse grimace, masquée par l’ombre.

Non, il n’a plus trente-sept sous! Hé, couillon qu’il est! Il avait oublié la boîte de sardines qu’il a achetée la veille, tellement les macaronis gris de l’ordinaire le dégoûtaient, et les chopes qu’il a payées aux cordonniers qui lui ont remis des clous à ses brodequins.

Misère! Il ne doit plus avoir que treize sous!

Pour arriver à s’exciter comme il convient et à se venger de la vie présente, il lui faudrait bien un litre et demi, foutre! Ici, le litre de rouge coûte vingt et un sous. Il est loin de compte.

Il promène ses yeux dans les ténèbres autour de lui. Il cherche quelqu’un. Il existe peut-être un camarade qui lui prêterait de l’argent, ou bien lui paierait un litre.

Mais qui, qui? Pas Bécuwe, qui n’a qu’une marraine pour lui envoyer, tous les quinze jours, du tabac et du papier à lettres. Pas Barque, qui ne marcherait pas; pas Blaire, qui, avare, ne comprendrait pas. Pas Biquet, qui a l’air de lui en vouloir, pas Pépin qui mendigote lui-même et ne paie jamais, même quand il invite. Ah! si Volpatte était avec eux!... Il y a bien Mesnil André, mais il est justement en dette avec lui pour plusieurs tournées. Le caporal Bertrand? Il l’a envoyé coucher brutalement à la suite d’une observation, et ils se regardent de travers. Farfadet? Il ne lui adresse guère la parole d’ordinaire... Non, il sent bien qu’il ne peut pas demander ça à Farfadet. Et puis, mille dious! à quoi bon chercher des messies dans son imagination? Où sont-ils, tous ces gens, à cette heure?