Eudore exhibe un paquet de papiers usé, luisant, dont la pénombre voile pudiquement la noirceur.

—J’les garde. Quelquefois, j’les relis. Quand on a froid et qu’on a mal, j’les r’lis. Ça n’vous réchauffe pas, mais ça fait semblant.

Cette drôle de phrase doit avoir un sens profond, car plusieurs ont relevé la tête et disent: «Oui, c’est ça.»

La conversation continue à bâtons rompus au sein de cette grange fantastique, traversée de grandes ombres mouvantes, avec des entassements de nuit aux coins et les points souffreteux de quelques chandelles disséminées.

Je les vois aller et venir, se profiler étrangement, puis s’abaisser, s’affaler sur le sol, ces déménageurs affairés et encombrés, qui soliloquent ou s’interpellent, les pieds empêtrés dans les choses. Ils se montrent l’un à l’autre leurs richesses:

—Tiens, r’garde!

—Tu parles! répond-on avec envie.

On voudrait avoir tout ce qu’on n’a pas. Et il y a dans l’escouade des trésors légendairement enviés par tous: par exemple, le bidon de deux litres détenu par Barque et qu’un talentueux coup de fusil à blanc a dilaté jusqu’à la contenance de deux litres et demi; le célèbre grand couteau à manche de corne de Bertrand.

Dans le fourmillement tumultueux, des regards de côté effleurent ces objets de musée, puis chacun se remet à regarder devant soi, chacun se consacre à sa «camelote» et s’acharne à la mettre en ordre.

Triste camelote, en effet. Tout ce qui est fabriqué pour le soldat est commun, laid, et de mauvaise qualité, depuis leurs souliers en carton découpé, aux pièces attachées ensemble par des grillages de méchant fil, jusqu’à leurs vêtements mal taillés, mal bâtis, mal cousus, mal teints, en drap cassant et transparent—du papier buvard—qu’un jour de soleil fait passer, qu’une heure de pluie transperce, jusqu’à leurs cuirs amincis à l’extrême, friables comme des copeaux et que déchirent les tenons, leur linge de flanelle plus maigre que du coton, leur tabac qui ressemble à de la paille.