...Je me réveille longtemps après, tandis que deux heures sonnent et je vois dans une blafarde clarté, sans doute lunaire, la silhouette agitée de Pinégal. Un coq, au loin, a chanté. Pinégal se soulève à moitié sur son séant. J’entends sa voix éraillée:

—Ben quoi, c’est la pleine nuit, et v’là un coq qui pousse son gueulement. Il est mûr, c’ coq.

Et il rit, en répétant: «Il est mûr, c’ coq», et il se rentortille dans la laine et se rendort avec un gargouillis où le rire se mêle de ronflements.

Cocon a été réveillé par Pinégal. Alors, l’homme-chiffre pense tout haut et dit:

—L’escouade avait dix-sept hommes quand elle est partie pour la guerre. Elle en a, à présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de trous. Chaque homme a déjà usé quatre capotes, une du premier bleu, trois bleu fumée de cigare, deux pantalons, six paires de brodequins. Il faut compter par bonhomme deux fusils: mais on ne peut pas compter les salopettes. On a renouvelé vingt-trois fois nos vivres de réserve. A nous dix-sept, nous avons eu quatorze citations, dont deux à la brigade, quatre à la division et une à l’armée. On est resté une fois seize jours dans les tranchées sans arrêt. On a été cantonné et logé dans quarante-sept villages différents jusqu’ici. Depuis le commencement de la campagne, douze mille hommes sont passés par le régiment, qui en a deux mille.

Un étrange zézaiement l’interrompt. C’est Blaire que son râtelier neuf empêche de parler, comme il l’empêche aussi de manger. Mais il le met chaque soir, et il le garde toute la nuit avec un courage acharné, car on lui a promis qu’il finirait par s’habituer à cet objet qu’on lui a inséré dans la tête.

Je me soulève à demi comme sur un champ de bataille. Je contemple encore une fois ces créatures qui ont roulé ici l’une sur l’autre parmi les régions et les événements. Je les regarde tous, enfoncés dans le gouffre d’inertie et d’oubli, au bord duquel quelques-uns semblent se cramponner encore, avec leurs préoccupations pitoyables, avec leurs instincts d’enfants et leur ignorance d’esclaves.

L’ivresse du sommeil me gagne. Mais je me rappelle ce qu’ils ont fait et ce qu’ils feront. Et devant cette profonde vision de pauvre nuit humaine qui remplit cette caverne sous son linceul de ténèbres, je rêve à je ne sais quelle grande lumière.

XV
L’ŒUF

On était désemparés. On avait faim, on avait soif et, dans ce malheureux cantonnement, rien!