On ne se retourne pas pour voir, mais cette assurance électrise encore notre ruée.
Il n’y a plus de casquettes visibles derrière les talus de la tranchée dont on approche. Des cadavres d’Allemands s’égrènent devant—entassés comme des points ou étendus comme des lignes. On arrive. Le talus se précise avec ses formes sournoises, ses détails: les créneaux... On en est prodigieusement, incroyablement près...
Quelque chose tombe devant nous. C’est une grenade. D’un coup de pied, le caporal Bertrand la renvoie si bien qu’elle saute en avant et va éclater juste sur la tranchée.
C’est sur ce coup heureux que l’escouade aborde le fossé.
Pépin s’est précipité à plat ventre. Il évolue autour d’un cadavre. Il atteint le bord, il s’y enfonce. C’est lui qui est entré le premier. Fouillade, qui fait de grands gestes et crie, bondit dans le creux presque au moment où Pépin s’y coule... J’entrevois—le temps d’un éclair—toute une rangée de démons noirs, se baissant et s’accroupissant pour descendre, sur le faîte du talus, au bord du piège noir.
Une salve terrible nous éclate à la figure, à bout portant, jetant devant nous une subite rampe de flammes tout le long de la bordure de terre. Après un coup d’étourdissement, on se secoue et on rit aux éclats, diaboliquement: la décharge a passé trop haut. Et aussitôt, avec des exclamations et des rugissements de délivrance, nous glissons, nous roulons, nous tombons vivants dans le ventre de la tranchée!
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* *
Une fumée incompréhensible nous submerge. Dans le gouffre étranglé, je ne vois d’abord que des uniformes bleus. On va dans un sens puis dans l’autre, poussés les uns par les autres, en grondant, en cherchant. On se retourne, et, les mains embarrassées par le couteau, les grenades et le fusil, on ne sait pas d’abord quoi faire.
—I’s sont dans leurs abris, les vaches! vocifère-t-on.
De sourdes détonations ébranlent le sol: ça se passe sous terre, dans les abris. On est tout à coup séparé par des masses monumentales d’une fumée si épaisse qu’elle vous applique un masque et qu’on ne voit plus rien. On se débat comme des noyés, au travers de cette atmosphère ténébreuse et âcre, dans un morceau de nuit. On bute contre des récifs d’êtres accroupis, pelotonnés, qui saignent et crient, au fond. On entrevoit à peine les parois, toutes droites ici, et faites de sacs de terre en toile blanche—qui est déchirée partout comme du papier. Par moments, la lourde buée tenace se balance et s’allège, et on revoit grouiller la cohue assaillante... Arrachée au poussiéreux tableau, une silhouette de corps-à-corps se dessine sur le talus, dans une brume, et s’affaisse, s’enfonce. J’entends quelques grêles «Kamerad!» émanant d’une bande à têtes hâves et à vestes grises acculée dans un coin qu’une déchirure immensifie. Sous le nuage d’encre, l’orage d’hommes reflue, monte dans le même sens, vers la droite, avec des ressauts et des tourbillonnements, le long de la sombre jetée défoncée.