—Ah! me répond-il, ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça. Regardez ceux-là, ils retournent là-bas, et vous aussi vous allez retourner. Ça va continuer pour vous autres. Ah! il faut être vraiment fort pour continuer, continuer!

XXI
LE POSTE DE SECOURS

A partir d’ici, on est en vue des observatoires ennemis et il ne faut plus quitter les boyaux. On suit d’abord celui de la route des Pylônes. La tranchée est creusée sur le côté de la route, et la route s’est effacée: les arbres en ont été extirpés; la tranchée l’a, tout au long, à moitié rongée et avalée; et ce qui restait a été envahi par la terre et par l’herbe, et mêlé aux champs par la longueur des jours. A certains endroits de la tranchée, là où un sac de terre a crevé en laissant une alvéole boueuse, on retrouve, à hauteur de ses yeux, l’empierrage de l’ex-route rogné à vif, ou bien les racines des arbres de bordure qui ont été abattus et incorporés à la substance du talus. Celui-ci est découpé et inégal comme une vague de terre, de débris et d’écume sombre, crachée et poussée par l’immense plaine jusqu’au bord du fossé.

On parvient à un nœud de boyaux; au sommet du tertre bousculé qui se profile sur la nuée grise, un lugubre écriteau est piqué obliquement dans le vent. Le réseau des boyaux devient de plus en plus étroit; et les hommes qui, de tous les points du secteur, s’écoulent vers le Poste de Secours, se multiplient et s’accumulent dans les chemins profonds.

Les mornes ruelles sont jalonnées de cadavres. Le mur est interrompu à intervalles irréguliers, jusqu’en bas, par des trous tout neufs, des entonnoirs de terre fraîche, qui tranchent sur le terrain malade d’alentour, et là, des corps terreux sont accroupis, les genoux aux dents, ou appuyés sur la paroi, muets et debout comme leurs fusils qui attendent à côté d’eux. Quelques-uns de ces morts restés sur pied tournent vers les survivants leurs faces éclaboussées de sang, ou, orientés ailleurs, échangent leur regard avec le vide du ciel.

Joseph s’arrête pour souffler. Je lui dis comme à un enfant:

—Nous approchons, nous approchons.

La voie de désolation, aux remparts sinistres, se rétrécit encore. On a une sensation d’étouffement, un cauchemar de descente qui se resserre, s’étrangle, et dans ces bas-fonds dont les murailles semblent aller se rapprochant, se refermant, on est obligé de s’arrêter, de se faufiler, de peiner et de déranger les morts et d’être bousculés par la file désordonnée de ceux qui, sans fin, inondent l’arrière: des messagers, des estropiés, des gémisseurs, des crieurs, frénétiquement hâtés, empourprés par la fièvre, ou blêmes et secoués visiblement par la douleur.

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Toute cette foule vient enfin déferler, s’amonceler et geindre dans le carrefour où s’ouvrent les trous du Poste de Secours.