Quels sont ces sentiments individuels ? Avant même d’avoir posé directement la question, par toutes nos observations précédentes nous avons déjà répondu. Ces sentiments individuels sont eux-mêmes en un sens d’espèce sociale. Ils diffèrent des sentiments sociaux par l’objet (Dieu — la société), non par la nature psychologique. Et la véritable conception du sentiment religieux n’est autre que celle qui ressort des définitions dues à ces penseurs pourtant si divers qui ont nom Goblet d’Alviella[24], Guyau[25], Secrétan[26], Réville[27], Tarde[28], Marillier[29], Murisier[30]. Qu’on relise ces définitions différentes, qu’on les éclaire les unes par les autres, qu’on en dégage l’élément commun, on arrivera à cette conclusion que pour ces penseurs, comme pour nous, l’émotion religieuse est un sentiment analogue au sentiment qui se déploie dans les relations réciproques des personnes humaines, mais un sentiment relatif à des personnes surhumaines, donc un sentiment supra-social qui se déploie dans les rapports des diverses personnes humaines avec la divinité, conçue comme multiple ou unique. Deux traits également indispensables caractérisent le Dieu objet du sentiment religieux concret, historique : 1o la puissance en vertu de laquelle il est le principe de notre être, ou tout au moins le souverain du monde, ou tout au moins notre supérieur ; 2o l’analogie de cet être puissant avec l’individu humain, analogie en vertu de laquelle il est notre semblable.

[24] « Par religion, j’entends la façon dont l’homme réalise ses rapports avec les puissances surhumaines et mystérieuses dont il croit dépendre. »

[25] « L’idée d’un lien de société entre l’homme et des puissances supérieures, mais plus ou moins semblables à lui, est précisément ce qui fait l’unité de toutes les conceptions religieuses… Cette sociabilité est le fond durable du sentiment religieux… Le lien religieux a été conçu ex analogia societatis humanæ… La religion est un sociomorphisme universel. »

[26] « La religion, tout en impliquant certaines idées, est essentiellement une affaire pratique, qui consiste dans un effort, tantôt plus individuel, tantôt plus collectif, de l’homme pour se rattacher intimement au principe de son être tel qu’il le conçoit, et même sans qu’il s’en forme nécessairement une idée bien distincte. »

[27] « La religion est la détermination de la vie humaine par le sentiment d’un lien unissant l’esprit humain à l’esprit mystérieux dont il reconnaît la domination sur le monde et sur lui-même et auquel il aime à se sentir uni. »

[28] « C’est nécessairement à son image, dès le principe, mais à son image psychologique et non corporelle, que le sauvage conçoit ses dieux. Il leur prête non ses formes, mais ses passions, ses colères, ses idées. Ce psychomorphisme initial est l’élément permanent de la conception divine. »

[29] « L’affirmation de la possibilité pour l’homme d’entrer en relation avec des êtres surhumains dont la puissance dépasse la sienne et dont l’action se fait ou peut se faire sentir dans la direction de sa propre vie et suscite tous les événements de la nature se retrouve dans toutes les religions, sauf en certains types aberrants, comme le bouddhisme primitif, et encore faut-il dire que même ici la conception courante est remplacée par des conceptions connexes et très analogues… La religion, à nos yeux, est l’ensemble des états affectifs suscités dans l’esprit de l’homme par l’obscure conscience de la présence en lui et autour de lui de Puissances, à la fois supérieures et analogues à lui, avec lesquelles il peut entrer en relation, des représentations engendrées par ces sentiments et qui leur fournissent des objets définis, et des actes rituels auxquels il est provoqué par l’action combinée de ces émotions et de ces croyances. »

[30] « L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une autorité souveraine donne naissance à des affections qui varient selon le tempérament, le caractère, le sexe, l’âge… »

Cette définition a sans doute été contestée. M. Durkheim soutient que la notion de la divinité, loin d’être ce qu’il y a de fondamental dans la vie religieuse, n’en est, en réalité, qu’un épisode secondaire. Et pour appuyer cette assertion, plus que paradoxale, il allègue qu’il y a des religions d’où toute idée de Dieu est absente, et il invoque le bouddhisme. Mais les citations mêmes qu’il emprunte au livre de M. Oldenberg[31] tendent à établir que le bouddhisme athée est une spéculation métaphysique provoquée par une dissolution progressive des religions antérieures. Et n’oublions pas que cette spéculation métaphysique abstraite n’a pu, telle quelle, se maintenir ; elle ne s’est popularisée que grâce à la réintroduction à fortes doses de l’élément divin, si bien que, par une remarquable ironie des choses, les disciples du Bouddha athée ont divinisé le Bouddha. Ne nous laissons donc pas intimider par le bouddhisme primitif, simple épisode de métaphysique panthéiste ou athée entre deux périodes de religion.