Nous rentrions chez nous aux premiers rayons du soleil, lorsque de grands cris mirent la colonie en émoi; les soldats levèrent la tête, ouvrirent leurs mandibules et se préparèrent au combat. C’était inutile... Nous vîmes de loin une demi-douzaine de nègres yoloffs qui poussaient de grandes clameurs en contemplant le squelette du python. L’un d’eux se baissa pour toucher un des os et montrer aux autres que c’était tout ce qui restait d’un repas récent. Tous regardaient avec inquiétude autour d’eux, et bientôt, apercevant nos soldats qui marchaient vers eux en troupe compacte, ils prirent la fuite aussi vite que leurs jambes purent les porter.

Ils avaient disparu dans le bois lorsque nous reprîmes notre route. Sur ces entrefaites, un Cynocéphale vint sentir le squelette du serpent. Nous étions encore assez près de celui-ci pour qu’une cinquantaine de nos soldats, toujours disposés à l’attaque, sautassent sur lui en s’attachant aux poils de ses pattes... Ce fut par un bond effroyable que l’animal manifesta sa terreur.

Monter à l’arbre voisin fut l’affaire d’un instant. Sur la plus prochaine branche il s’assit, s’épluchant et essayant de détacher nos intrépides soldats des longs poils auxquels ils adhéraient... Il les croquait à belles dents... Bientôt un rugissement de douleur nous annonça que nos braves, suivant l’épine dorsale, comme ils savaient le faire, et par conséquent marchant doucement à l’abri des pattes, étaient arrivés à la tête.

Bientôt les yeux furent envahis, attaqués... Le Cynocéphale bondissait, fou furieux, à travers les arbres. Tout à coup il tomba... Il était aveugle!... A ce moment, des escouades de mouches accoururent à la curée au secours des premiers assaillants: la lutte fut affreuse; mais, une heure après, le malheureux singe, mort, servait de pâture à toute la colonne grouillant sur sa dépouille...

Telles étaient nos victoires.

Je restai longtemps chez mes nouveaux amis, et j’avoue que je n’ai jamais vu meilleur peuple et partagé plus nobles sentiments. C’était avec un touchant ensemble que nous exécutions les expéditions les plus dangereuses; mais ces insectes admirables sont tellement bien doués, qu’ils réussissent dans tout ce qu’ils entreprennent. Combien de fois n’avons-nous pas mangé des ignames, ces immenses et succulents lézards, surpris pendant leur sommeil et envahis de toutes parts avant qu’ils aient pu seulement savoir d’où leur vient semblable aventure.

Jamais, je le répète, je ne rencontrai plus riche organisation. La vitalité, chez les Anommas, est incroyable. Je veux en donner une preuve, car j’ai assisté à l’expérience, cachée sous une feuille au-dessus de la tête des opérateurs.

Ces opérateurs étaient trois jeunes Français, que des nègres des environs avaient amenés près de nous, et qui se saisirent tout d’abord d’une demi-douzaine de nos plus gros soldats qu’ils purent rencontrer.

—Ami! regarde donc celle-ci, dit l’un d’eux en me montrant à son compagnon; si ce n’était pas absurde, on dirait une fourmi rouge de notre pays.

—C’est vrai. Une Polyergue roussâtre...