LES INVALIDES.
Mais le temps a marché et, sur l’appel des surveillants en chefs, je descends précipitamment de mon rocher et vais rejoindre mes camarades sur la fourmilière.
En peu d’instants, toutes les issues sont encombrées de fourmis qui se pressent vers le dehors; les larves sont apportées en même temps par des ouvrières pour être placées au sommet de la fourmilière et y ressentir la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses que celles des mâles et des neutres, sont transportées avec plus de difficulté à travers les passages étroits de l’habitation. Mais on redouble d’efforts, on s’y met à plusieurs, on parvient toujours à les faire passer et à les déposer auprès des autres à l’endroit convenable.
Cette besogne faite, il ne nous est point interdit de demeurer quelques instants réunies en groupe à la surface de la fourmilière, soit pour causer avec les invalides et nous réchauffer comme eux au soleil, avant qu’ils rentrent à l’infirmerie, soit pour nous reposer du rude labeur que nous venons d’accomplir. Mais notre tâche n’est pas finie: nous ne pouvons laisser longtemps les larves exposées à une chaleur directe aussi forte. Il faut les retirer pour les rapporter dans des loges peu profondes, où arrive jusqu’à elles une chaleur suffisante. On les descend ainsi à mesure que le soleil monte. Si la pluie vient, on les emporte au fin fond de la maison, dans des caves bien sèches, où la température est constante.
Lorsque le moment de nourrir les larves écloses est venu, chaque fourmi adulte s’approche de l’une des nouvelles et lui donne la nourriture qui lui convient. Il ne m’est malheureusement pas permis de dévoiler ici si chaque nourrice prépare une substance particulière, comme savent le faire les guêpes et les abeilles; tout ce que je puis dire, c’est que ces nourrices dégorgent des fluides qu’elles préparent dans leur estomac et qu’elles déposent dans la bouche même des jeunes, en écartant les mandibules de ceux-ci avec les leurs.
—Quels sont ces fluides? me demandera-t-on. Et encore: où les ouvrières puisent-elles la matière de cette sécrétion?... et puis?...
Franchement, nous n’en savons rien nous-mêmes. Nous préparons, d’une certaine façon, la nourriture pour chaque caste de larves, selon une habitude tellement naturelle à notre organisation, que tout le monde, chez nous, sait l’employer. Il me semble que les matériaux en sont fournis à nos organes par les objets qui nous servent de nourriture. Or, il y a peu d’animaux, à ce que je crois, plus franchement omnivores que la fourmi.
Cette qualité rend impossible d’expliquer ce que mangent et ne mangent pas mes pareilles, mais elle ne nous défend pas de dévoiler notre préférence. Nous aimons le sucre et tout ce qui est sucré.