Le spectacle le plus étrange se présente alors à nos yeux; il n’était pas sans analogie avec ce qui se passe chez nous, mais dans des proportions si gigantesques, que j’en demeurai frappé de stupeur! Au milieu de la chambre gisait un être immense, incroyable, dont la tête, le corselet, me semblèrent assez semblables à ceux des autres termites, mais dont l’abdomen est prodigieux, indescriptible... La reine était déjà vieille, d’après ce que j’appris, et, comme son abdomen grossit sans cesse, celui-ci atteignait quinze centimètres de longueur!... Il était au moins deux mille fois plus gros que le reste de son corps!...

Ce sont là des dimensions dont vous n’avez aucune idée, vous autres hommes. Votre constitution étriquée et non élastique ne vous rend pas capables d’un développement semblable. Me comparant aux termites, je calculai que la reine devait peser autant que trente mille des ouvriers qui circulaient autour d’elle. Véritable montagne, elle a perdu ses ailes et ne peut faire un pas: elle est là, sur le ventre, ayant à côté d’elle le roi, qui a perdu ses ailes, lui aussi, mais n’a changé ni de forme, ni de dimension, et se borne à remplir les fonctions de mari de la reine.

Les travailleurs et les soldats font assez peu attention au roi, mais tous s’occupent de la reine. Les uns lui donnent à manger, les autres sont occupés à enlever sans cesse les œufs qu’elle pond sans interruption, et cette fécondité est, à mes yeux même habitués à ce spectacle, merveilleuse. D’où j’étais placé, je voyais, comme d’une sorte de tribune, que cet immense abdomen n’était qu’un vaste ovaire dont les branches multipliées renferment en si grand nombre les germes en voie de développement qu’il s’en trouve toujours un de mûr. A travers la peau amincie et devenue transparente, je voyais très bien les canaux sans cesse animés de mouvements de contraction, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.

Grâce à cette merveilleuse conformation, la reine pond, sans s’en apercevoir probablement, au delà de soixante œufs par minute, c’est-à-dire plus de quatre-vingt mille par jour! Cela toutes les secondes, aussi régulièrement qu’une machine.

Cette myriade d’œufs, promptement recueillis par les travailleurs, sont emportés dans des couvoirs. Il en sort bientôt des larves d’un blanc de lait qui sont soignées avec tout le talent des nourrices les plus dévouées. Ce que je trouvai de plus curieux, c’est que, en redescendant dans les caves où sont disposés ces couvoirs, j’aperçus que les parois des murs étaient préparées par les termites ainsi que de vraies plates-bandes de jardin, en vue de la nourriture de leurs larves.

Grâce à la chaleur humide qui règne dans ces réduits et que les termites savent entretenir, partout poussent sur les cloisons, sur les murs, des champignons microscopiques, des moisissures qui forment un aliment spécialement approprié aux premiers besoins des enfants. Si les termites appartenaient à la noble et intelligente nation des fourmis, je serais porté à croire qu’ils ont assez d’esprit pour semer eux-mêmes les champignons, et je me serais enquis de la manière dont ils s’y prennent. Mais comment penser que des êtres qui appartiennent à la grossière famille dont les fourmilions font partie peuvent posséder les instincts épurés et nobles des agriculteurs?

Quant aux évolutions des mâles et des femelles, des ouvrières, elles sont tout à fait semblables à ce qui se passe chez nous. Aussi passai-je rapidement devant les logements des termites de ces diverses catégories, et je parvins à regagner la porte sur l’escalier.

Arrivé là, le soldat-portier voulut bien retirer sa tête, et je pris congé de mon ami le sabre obéissant, ainsi que de son compagnon. Je fus vraiment content de respirer un peu d’air frais sur l’escalier et de voir la lumière du jour en remontant dans le jardin, d’autant plus que la nuit allait venir bientôt et qu’il me fallait chercher à souper.

Hélas! tout semblait dévoré dans le jardin; je n’y trouvai donc pas grand’chose, même ce qu’il faut à une fourmi!... Plus de fruits, tout avait été mangé pendant la journée par divers animaux, gros et petits. Que faire? Se coucher sans souper...

Je m’y résignai... de force! et me promis bien, le lendemain, dès l’aube, d’aller marauder sur le port, certain d’avance d’y faire ample curée.