--Que mon père parle, son fils l'écoute avec respect.
--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est pour eux que le Grand-Esprit créa les prairies, c'est pour les nourrir et les vêtir que le Maitre de la vie peupla le désert des bisons. Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, était riche et puissante: elle régnait sans partage sur toutes les terres et n'avait de limites que celles formées par les grandes eaux. Un sachem redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait à tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait bien loin d'ici, dans la ville sacrée et éternelle, au milieu des terres baignées par les mers chaudes du Sud, et sa puissance était immense. Hélas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-être! Que mon fils se souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctézucoma [2].
[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montézuma. Chose étrange! un grand nombre de peuplades de l'Amérique ont conservé le souvenir et la tradition du prince infortuné vaincu par Fernand Cortez. Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore, elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages pâles et rendre aux Indiens leur puissance première.]
"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent avec surprise des pirogues immenses, semblables à des montagnes flottantes, du côté d'où naît le soleil. C'était les visages pâles qui, poussés par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres des fils du Wacondah.
"Moctézucoma était un guerrier terrible: il se battait avec le courage de l'ours gris. Mais, hélas! le Maître de la vie oubliait ou voulait éprouver ses fils. Malgré ses prodiges de valeur, Moctézucoma fut vaincu, puis il disparut... Les visages pâles se vantèrent de l'avoir tué; mais mon fils le sait, la langue des visages pâles est fourchue. Le grand chef des Peaux-Rouges n'était pas mort: enveloppé d'un nuage, il était monté jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la pitié du Grand-Esprit.
"Avant de partir, il avait fait cacher en différents endroits de son royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra, il retrouvera ses trésors pour soutenir la guerre contre les visages pâles, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau à nos frères l'empire du monde... Hélas! fit mélancoliquement le vieillard, quand ce jour luira t-il?... Que le grand chef se dépêche, il y a longtemps que les Peaux-Rouges l'attendent..."
--Eh bien? dit le Castor.
--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connaît un de ces trésors et qu'il le garde.
--Est-ce possible?
--Mon fils le verra bientôt.