Ce jour-là, quand nous quittâmes les toits hospitaliers des Iroquois, le Saint-Laurent était bien différent de ce que je l'avais vu la veille! Un vent de tempête y soufflait, et les eaux claires et vertes comme celles de l'Océan, malgré la pluie torrentielle de la nuit, se jetaient d'une vague à l'autre notre frêle esquif. Nous allions à la voile, en dépit de l'eau qui embarquait de temps en temps et nous avertissait de notre imprudence. Mais nous avions peur de manquer le départ du steamer.

Ce fut au contraire lui qui nous fit attendre, et j'en profitai pour faire connaissance avec le village de Lachine, où nous étions. Il est en grande partie composé d'habitations de plaisance, et de Montréal, on s'y rend pour passer les mois d'été et se baigner dans le Saint-Laurent.

En revenant en bateau, nous nous proposions de franchir les fameux rapides de Lachine, les plus redoutables du fleuve. Nous étions presque seuls à bord, et, de l'étage supérieur du pont, à l'avant, nous voyions, immédiatement au-dessous de nous, les deux pilotes à la barre. Ce sont des Indiens qui remplissent ces fonctions dans la traversée de ces passages difficiles.

Nous partons, et bientôt après nous voyons le fleuve qui descend, rapide, en roulant des flots d'écume. En cet endroit il est coupé, suivant des directions tout à fait opposées, par des bancs de rochers qui font comme d'énormes barrages naturels.

Dans les creux, formant une sorte de chenal tourmenté, les eaux se rencontrent furieusement, venant de toutes les directions, et rejaillissent en gerbes, si haut, que nous en sommes aspergés. C'est là que nos pilotes précipitent notre fragile navire, hardiment.

Parfois, lancés comme une flèche, l'arrière presque tout entier sorti de l'eau, nous voyons soudain devant nous se dresser quelque gigantesque assise de rocher. Le chenal, arrêté tout à coup, tourne brusquement, rempli du vacarme de l'eau qui tourbillonne. Il semble que tout est fini; que rien ne peut plus nous sauver de la catastrophe. Déjà l'eau qui déferle de la muraille nous éclabousse à la figure, lorsque, obéissant soudain à l'impulsion du gouvernail, notre navire bondit sur le flanc et s'engouffre dans le canal débordant d'écume.

À peine est-on sorti de ce chaos, on débouche dans le lac Georges, où le fleuve, écartant ses rives, reprend aussitôt son cours paisible.

Puis on passe sous le pont Victoria, l'orgueil de Montréal. Il a deux milles de longueur; il est en fer; vingt-quatre assises de pierre le supportent. Enfin on débarque dans un canal par où ces mêmes steamers qui font la navigation fluviale remontent le Saint-Laurent; car on ne peut franchir les rapides qu'à la descente.

J'éprouvais à revoir Montréal une véritable joie, et, ce qui est bien rare, je n'eus pas à revenir sur les impressions de mon premier séjour.

Le lendemain, je parcourus tous les quartiers de la ville que je n'avais pas vus. Si je pouvais dire le nombre d'édifices religieux que je rencontrai sur mon chemin, on ne serait pas seulement surpris; pour sûr on ne me croirait pas.