Du reste, c'est une marque du caractère yankee, parmi tout ce qui est employé, d'affecter le mépris pour les gens qu'ils ont à servir. Comme si nous devions leur être humblement reconnaissants de l'honneur qu'ils daignent nous faire d'accepter notre argent.
Une fois dehors, je m'aperçus que j'étais au bon endroit et que j'arrivais au bon moment pour trouver toute la ville sur le trottoir. Je rentrais après avoir flâné deux heures, et si alors on m'avait demandé ce que je pensais de New-York, je n'aurais guère pu donner mon avis que sur les New-Yorkaises. Eh bien! je le dis aux Parisiennes, sans vouloir les flatter, elles peuvent être tranquilles. Beaucoup de jolies toilettes, beaucoup de femmes élégantes; mais de femmes jolies, je n'ai conservé le souvenir d'aucune. Et pour sûr la grâce, sinon la beauté, n'a pas cessé de tenir sa cour au milieu de nous. Il n'y a qu'un Paris dans le monde, et de Parisiennes qu'à Paris.
Du reste, il n'y a rien à voir à New-York, et si l'on n'est pas dans les affaires, la vie y est terriblement monotone. Huit jours sont plus qu'il n'en faut pour se rendre compte des moeurs et coutumes de ses habitants et pour découvrir tout ce qui est marqué d'un cachet original. Quant à la politique et aux affaires, je n'en parle pas. Elles peuvent être par tout pays l'objet de longues et savantes études, mais je les tiens pour choses sacrées auxquelles je me garderai fort de toucher autrement que par hasard. Aussi je ne m'engage à conduire mes lecteurs que dans les théâtres, bars, promenades et autres lieux du même genre.
C'est aux Niblo's Garden que je passai seul ma première soirée. On y donnait Excelsior, le fameux ballet qui avait inauguré à Paris l'Éden-Théâtre. Que pourrais-je en dire aujourd'hui qui puisse intéresser? Tout le monde l'a vu ou l'a entendu critiquer. Tout le monde sait quelle révolution il a causé, par ses effets d'ensemble, dans l'art de la chorégraphie française, et quelle polémique aussi il a soulevée, entre gens de haut mérite, sur l'intéressante question de la mise en scène. Cette dernière remarque me fera dire quelques mots sur les décors qui servaient à la représentation d'Excelsior à New-York.
Les Américains applaudissaient beaucoup le pont de Brooklyn. Cela se comprend: c'est de l'enthousiasme patriotique. Et encore je veux bien faire aux auteurs grâce pour cette toile. Mais quant aux autres, je gage que M. Sarcey lui-même ne s'en fût pas trouvé satisfait. La salle est grande, et j'étais placé loin de la scène. Malgré cela, le badigeonnage des décors n'en paraissait pas moins grossier et primitif. D'abord, manque complet d'air, d'espace et d'illusion; puis, manque de goût, manque d'exécution et manque d'imagination. Ainsi, il y a un moment où une toile se lève, sur laquelle sont peints en buste, dans une apothéose, les portraits des héros qui illustrent le ballet. L'exécution en est si barbare, que je n'ose même pas comparer cette toile à celles qui servent d'enseigne pour les badauds sur la façade de nos baraques de foire. Il y a particulièrement une femme nue qui, au lieu d'être légèrement enveloppée d'une couleur de poésie, ce qui seul pourrait justifier là sa présence, semble découpée dans une feuille de zinc et toute barbouillée de charbon. Le reste est à l'avenant. Les Américains applaudissent cela.
Et notez bien que ce ne sont pas des bastringues que les théâtres de New-York. On y entend chaque hiver les chefs-d'oeuvre de la littérature et de la musique, interprêtées par les plus célèbres artistes du monde entier. C'est pour cela que je voudrais le cadre un peu plus digne des personnages qu'il entoure.
Toutes ces remarques ne me servent qu'à faire cette observation de caractère, que les Américains manquent de goût au point de vue artistique, comme de politesse au point de vue social. À l'appui de mon dire, je citerai ce fait irrécusable: un magnifique vase de Sèvres bleu de roi et monté en bronze doré, avait été envoyé pour une loterie de charité par M. Grévy. La personne qui le gagna n'en fit aucun cas, parce qu'il était d'une seule couleur, et elle le mit en vente chez un marchand. Il resta là très-longtemps. On le dédaignait. Enfin, un ami, chez lequel j'ai été reçu le plus gracieusement du monde, le vit et l'acheta pour un prix bien au-dessous de sa vraie valeur. C'est de lui-même que je tiens l'histoire. Il me l'a contée tandis que j'admirai ce vase qui, posé sur un piédestal, fait à son salon un superbe ornement.
Du reste, ce n'est que sur la masse des Américains que je prétends faire tomber mon appréciation. Comme partout, il y a là aussi des exceptions. Mais elles sont peu nombreuses, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'y a guère d'objets d'art en Amérique que ceux importés de l'étranger. On me dira que par cela même qu'on en achète, on fait preuve de bon goût. Je n'en suis pas très-sûr. Et ce qui me laisse dans le doute, c'est le développement énorme et populaire dans ce pays de la chromolithographie, qui est pour moi l'antipode de l'art. Et puis, combien de gens qui, parce qu'ils sont riches ou vaniteux, collectionnent, pour la montre, tableaux de maîtres et éditions rares, tout en étant absolument incapables d'en apprécier les beautés?
Voilà donc quelles furent mes premières impressions au pays de Washington. Mais de charmants amis se chargèrent bien vite d'en atténuer l'amertume. Grande fut leur surprise de me voir, et non moins grande la satisfaction que j'éprouvai à me sentir si bien accueilli. Pendant tout mon séjour, ce n'ont été qu'invitations à déjeuner et à dîner, et j'ai trouvé assez de charmes dans cette maison pour en revêtir toute l'Amérique.
Sans eux, qu'aurais-je fait seul à New-York pendant dix jours?—Il y a bien à voir quelques galeries de tableaux?—Oui, mais je ne me serais jamais douté que ce qu'il y a de plus beau en ce genre se trouve dans le bar de l'Hoffmann hotel. Dans cette salle, où l'on boit, sont pendus aux murailles des toiles de Bouguereau et du Corrége; des tapisseries des Gobelins; des objets d'art indiens, japonais, chinois, etc. Les serviettes des garçons traînent sur des Vénus de marbre; la fumée des pipes disparaît dans les plis de tentures orientales, et la lumière électrique tombant des lustres remplit de perles les verres où mousse le champagne.