Avril amène le dégel, qui dure jusqu'à la fin de mai. Quelquefois, pendant la nuit, il se produit une baisse soudaine dans la température. Alors le lendemain matin tout est enveloppé de glace comme d'un émail. Et chaque objet, jusque dans ses plus petits détails, semble être enfermé dans un écrin de cristal. Rien de joli comme un rayon de soleil éclaboussant de lumière un bouquet d'arbres ainsi transformés.
On passe donc à patauger dans l'eau froide et sale les deux mois les plus charmants: avril et mai. Aucun symptôme de végétation ne se produit avant la soudaine et définitive apparition de l'été.
Quelquefois, en mars, on est tenté de croire que l'hiver fait ses préparatifs de départ. Mais pour m'ôter toute illusion à cet égard, quelqu'un me citait l'autre jour ce proverbe: «Lorsque mars vient en colombe, il s'en va en lion.»
Triste pays, n'est-il pas vrai? dont on peut dire que l'année y a perdu son printemps!
Et l'été lui-même vaut-il beaucoup mieux? Juin et juillet sont presque toujours brumeux. Quelquefois, pendant ces deux mois, on reste quinze jours sans voir ni la mer ni le port, qu'un brouillard épais dissimule entièrement. Fait assez singulier, ce brouillard s'arrête toujours le long des quais, sans jamais pénétrer dans la ville. De sorte qu'au lieu du havre, de ses navires et de ses falaises, on voit se dresser devant soi une haute muraille blanche, opaque, impénétrable. D'autres fois ces bandes de nuages se reposent à l'entrée de la passe, sans envahir l'intérieur de la rade. C'est alors qu'il est curieux de voir entrer un navire. Au moment où l'on s'y attend le moins, on l'aperçoit, tout à coup, émerger dans la lumière comme une apparition.
Bref, on finit par se sentir comme dans une prison. On a des accès de mélancolie. Cette muraille blanche vous pèse sur le coeur et vous énerve. On regrette l'hiver avec ses ciels limpides, et surtout on appelle de tous ses voeux l'été indien.
CHAPITRE II
Je viens de vous faire passer une année entière avec moi. C'est beaucoup abuser de votre temps et de votre amitié, n'est-ce pas? Mais voyez la petite trahison: je vous sais fort curieux; aussi ai-je réservé pour la fin le plus intéressant. Il faut donc bien que vous m'écoutiez jusqu'au bout pour être satisfait. Jusqu'au bout?... Cher ami, vous avez beaucoup de chance pour que je reste en route!
Parlons un peu de Saint-Jean. Figurez-vous que j'habite une ville toute bâtie de bois.—Et pourtant c'est la capitale de l'île de Terre-Neuve, celle qui s'intitule, avec un orgueil tout britannique, «la plus ancienne des colonies anglaises».