Tout s'est tu. Le soleil aux jointures des dalles
Chauffe la mousse droite et, tournant autour d'eux,
Allonge doublement les ombres inégales
Des buis pyramidaux et des ifs anguleux;
Mais toi, las des jardins somnolents et superbes
Où le bronze verdit à l'abri du cyprès,
Laisse l'allée aride et marche dans les herbes
Loin du parc mort taillé au milieu des forêts;
Si ta bouche désire une eau qui désaltère
Et non l'onde croupie aux feuilles des bassins,
Couche-toi sur le ventre et pose contre terre
Ton oreille attentive aux appels souterrains;
Car toute la forêt chante de sources vives
Dont le murmure épars circule au sol vivant,
Et leur sombre fraîcheur, nourricière et furtive,
En elle s'insinue et partout se répand.
Ce sont elles qui font du tissu des racines
Surgir le hêtre droit et le chêne aux durs noeuds,
Et c'est vers leur attrait que se penche et s'incline
Le bouleau jaune et blanc parmi les saules bleus.
Ce sont elles qui font, sur les mousses des sentes,
Errer les mêmes dieux à longs traits enivrés
D'avoir rebu la vie aux eaux adolescentes
Où se sont rajeunis leurs corps régénérés.
Salut, ô vous, amis des sources forestières!
Nul ne vous a sculpté des visages d'airain,
Ni des torses de bronze ou des hanches de pierre;
Aucun marbre immortel ne vous a faits divins.
Le chêne vous ébauche en son tronc énergique.
Vous êtes à la fois partout où la forêt
Pousse des profondeurs de la terre magique
Son aspect surhumain où le vôtre apparaît.
Elle vous a prêté ses formes et ses forces;
Votre souffle est en elle et le sien vous émeut,
Et par vos muscles sourds qui bombent les écorces,
Chaque arbre porte en lui la stature d'un dieu.
Janvier-Mars 1896.