Marsyas était habile au métier
Roseaux!
De vous tailler:
A chaque bout de la tige, il coupait juste
Au bon endroit
Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt,
Syrinx ou flûte;
Il y perçait des trous pour y poser les doigts
Et un autre plus grand
Par où l'on souffle
Avec la bouche
L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin
Chante mystérieuse, inattendue et pure,
S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure.
Marsyas était habile et patient.
Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune
En caressant
Sa barbe brune
A poils d'argent.

Il savait mille choses sur les façons
De tailler les roseaux courts ou longs
Et sur les sons
Et comment il fallait unir les lèvres et faire
Jaillir la note aiguë et claire
Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse,
Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse,
Et comment il faut tenir son corps,
Tenir ses bras,
Le coude en bas,
Que sais-je encor?…

Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre.
De sa grotte jamais on ne le vit descendre,
Et, comme le faisaient les satyres souvent,
Défier les bergers à des luttes de chant.
Mais le soir, quand partout les hommes et les bêtes
Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe fraîche
Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin,
Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins,
En face de la nuit, du silence et de l'ombre.
La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre.
O merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté!
Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté….
C'était vaste, charmant, mystérieux et beau
Cette forêt vivante en ce petit roseau,
Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines,
Avec le ciel, avec la terre, avec le vent…

Mais ceux qui l'avaient entendu
Raillaient disant:
«Ce Marsyas est un peu fou
Son chant rit puis pleure tout à coup,
Se tait, reprend,
Sans qu'on sache pourquoi
Et cesse et pleure encor.»
«—Il ne sait pas jouer selon les lois
Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.»
Ainsi parlait Agès, le faune,
Chanteur fameux et rival non sans envie.
Il était vieux et n'avait qu'une corne.
Il n'aimait pas
Marsyas.

Ce fut alors
Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie,
S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène.
La moisson faite, la vendange était prochaine,
Et, comme les grappes étaient lourdes
Et que les granges étaient pleines
Et qu'on était heureux,
On accueillit gaîment le Dieu
Porteur de lyre.

Il était beau à voir debout dans le soleil,
Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil,
Magnifique, hautain, solennel et content,
Auguste; il s'essuyait le front de temps en temps.
Les cordes de métal vibraient, fortes et douces,
Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce,
Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré,
En cadence, dans l'air pacifique et pourpré,
Égale, harmonieuse et large; et, comme en feu,
La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.

Nous étions tous autour de lui,
Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons,
Assis en rond
Autour de lui;
Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui
De ceux qui, jadis, entendirent
La grande Lyre.
Et les faunes, et les sylvains, et les satyres
Des bois, de la plaine et du mont
Étaient venus au-devant d'Apollon.
Marsyas seul était resté
Là-haut,
Dans sa grotte,
Couché,
A écouter les pins, les abeilles, le vent…

O Marsyas! c'est là qu'ils te vinrent chercher.
La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi
Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici.
Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau
A leurs diverses voix fit retentir l'écho.
Chacun avait son tour et faisait de son mieux,
Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu,
Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques.
Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique,
Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux
Se succédaient boiteux parfois et souvent faux.
Apollon écoutait ces gens avec bonté,
Silencieux, toujours debout dans la clarté,
Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans,
Sans fatigue, impassible et toujours indulgent
Jusqu'à ce que parût enfin Agès, le faune.
Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone.
Il avait bien été, dit-on, jadis adroit
A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts,
Et, quand il y souffla d'une bouche édentée,
Un son rauque sortit de sa flûte vantée,
Tellement suraigu et strident qu'Apollon,
A cette abeille ainsi transformée en frelon,
En feignant d'arranger une corde à sa lyre,
Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire
D'Agès qui achevait le rythme commencé.

Le vieil Agès vit ce sourire et fut vexé.
«Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement
De Marsyas», se dit Agès, et doucement
Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre…
Comme le goût du miel fait oublier la cire
On oublierait que le Chanteur avait souri
D'Agès, quand il rirait du pauvre Marsyas.

Il vint.
On s'écartait sur son chemin.
Il marchait vite
De son petit pas sec et prompt,
Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite.
Il avait apporté sa flûte
La plus petite
Et la plus juste,
Faite d'un seul roseau
Egal et rond,