Mais dans l'eau qui la reflète
Au bassin ovale et clair
Son ombre me semble faite
Du souvenir de sa chair;

Et la pensée incertaine
Est telle ou telle, suivant
Que la voix de la fontaine
Se mêle à la voix du vent…

INVOCATION

Ombres de mes sept Soeurs et de mes sept Pensées!
Toi, par la flèche, et toi, par la pierre lancée
Au travers de la haie et par-dessus le mur;
Toi, par la fleur tendue, et toi, par le fruit mûr
Offerts l'un à ma bouche et l'autre à mon sourire;
Toi que la nuit endort, toi que l'aurore étire,
Toi qui ruisselles d'eau, toi qui coules de sang,
Vous toutes qui parlez, passantes, au passant,
Assises dans le soir ou debout dans l'aurore,
Le long du fleuve calme ou de la mer sonore,
Le pied sur l'herbe haute ou sur le rocher nu,
Sur la lande déserte où danse un bouc cornu
Ou dans le verger clair où chante une colombe
Tandis que l'heure, hélas! marque d'un fruit qui tombe
Son invisible fuite et son muet retour;
Vous qui êtes la Mort, vous qui êtes l'Amour
O flamboyantes, ô légères, ô glacées,
En vous voyant marcher dans mon âme, Pensées
Qui descendez en moi les pentes de l'oubli,
Pour que vous les miriez en son lac d'or pâli
J'ai fait à vos sept fronts à jamais sept couronnes
Avec des fleurs d'été, avec des fleurs d'automne,
Avec l'algue du fleuve et l'algue de la mer
Et des feuillages durs immortellement verts
Et des feuilles de lierre et des feuilles d'orties,
Avec des cailloux noirs et des gemmes polies;
Et, pour qu'en ma mémoire il se revive encor,
J'ai couronné en vous mon Rêve sept fois mort.

LES CLOCHES

Ce matin est si clair, si pur et si limpide
Que les cloches, qui l'ont à l'aurore éveillé
En sa douceur soyeuse et en sa fraîcheur vive,
Semblent tinter au ciel, où longtemps elle vibre,
Une gamme d'argent et de cristal mouillé.

Midi. Le fort soleil accable la ramure
Et verse ses rayons sur les choses et pleut
Sa lumière éclatante, impitoyable et dure;
Et les cloches, dans l'air qui brûle leur murmure,
Semblent fondre les gouttes d'or de l'heure en feu.

Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze
Comme si se heurtaient entre eux des fruits d'airain
Et, mûres maintenant pour la nuit et pour l'ombre,
Elles sonnent au fond d'un ciel d'où filtre et tombe
La cendre qui succède au crépuscule éteint.

Le jour renaîtra-t-il de la nuit taciturne?
La vie est-elle morte avec lui sourdement?
Vous entendrai-je encore, ô cloches, une à une,
Recommencer—Espoir, Amour, Regret—chacune
Votre bruit tour à tour d'or, de bronze et d'argent?

LE PASSÉ