Qu'on a sculpté dans un marbre
D'un ocre veiné de sang,
Qui ressemble aux feuilles d'arbre
De l'automne finissant.

Mais déjà tu peux à l'ombre,
Des pins hauts et des cyprès,
Avant que la feuille tombe
Des cimes de la forêt,

Venir boire à la fontaine
Où ta bouche jette une eau
Fraîche, pure, égale et saine
A puiser quand il fait chaud.

Et tu verras dans la vasque
Te sourire, en son reflet,
D'un sourire vrai, le masque
De ce Faune que tu es!

LE SOUVENIR

Qu'un autre, en arrivant au soir de son destin,
Voie au fond de sa vie, éclatant et hautain,
Celui qu'il fut jadis et dont le pas sonore
Sur la route parvient à son oreille encore
Et dont il se rappelle avoir vécu les jours.
La gloire a couronné son front heureux. L'amour
Au laurier toujours vert mêle son myrte sombre
Qui parfume la nuit et qui sent bon dans l'ombre;
La Fortune riante et qui lève un flambeau,
En riant, l'a tiré par le pan du manteau;
La toile s'est changée en pourpre à son épaule;
Les abeilles, au creux de la ruche et du saule,
Ont toujours eu pour lui quelque miel réservé.
Ce qu'il fut est si beau qu'il peut l'avoir rêvé
Et dans son souvenir, il s'apparaît pareil
A quelqu'un qui marcha longtemps dans le soleil
Et qu'au seuil de la nuit accueilleraient encor
Des torches de lumière et des trompettes d'or!

Mais moi, si je regarde au fond de ma pensée
D'aujourd'hui jusqu'au bout de ma route passée,
Toujours je me retrouve et toujours je me vois
Toujours le même, assis toujours au même endroit.
Sur le sable jaillit mon unique fontaine
Où ma bouche à son eau rafraîchit mon haleine.
Là-bas, près du pin rouge et rauque, dans le vent,
C'est là que je me vois et de là que j'entends
Encore, dans l'air pur, au matin de ma vie,
De ma flûte, monter de mes lèvres unies,
Sonore, harmonieux, humble, tremblant et beau,
Mon premier souffle juste à mon premier roseau.

LE SILENCE

Le silence est peut-être une voix qui s'est tue
Comme le dieu se tait debout en sa statue,
Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui
Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui.
Le silence est peut-être une voix qui sait tout
Comme un dieu taciturne en son marbre debout,
Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute
Ce que dira son ombre aux passants de la route,
Qui regardent, d'en bas et le genou plié,
L'ordre silencieux du dieu pétrifié.

LE JARDIN