Marc se vit gratifier d’une règle assez souple et cependant assez étroite pour le comprimer. Il s’éloignait de la maison juste pour les cours et devait rentrer à heure dite. Quelques retards peu importants, soigneusement notés, avaient dicté à sa belle-mère cette première mesure. Puis Hélène, s’engageant avec décision dans un cycle d’études tout nouveau pour elle, se mit en tête d’approfondir les ouvrages de Droit, en devoir d’élaguer de ces mastodontes ce qui lui semblait superflu, pour ne laisser, dans chacun d’eux, briller que le suc, subsister que l’utile et le substantiel. C’était isoler l’esprit même. Par ce travail, elle arrivait à combler les vides que semait l’insouciance dans les notes de Marc. Elle proposait à ses efforts un aliment net. Et elle tenait pour nécessaire, exigeait de lui qu’il l’assimilât jour par jour.
Le nouvel étudiant se montrait docile. Trop indolent pour se complaire à braver une lutte qui lui paraissait inégale, après l’accès d’indépendance qui l’avait secoué, il était retombé dans son apathie. Mille détails lui donnaient des satisfactions. Une pension de cent francs pour ses menus frais venait, chaque mois, garnir sa bourse et pouvait filer sans qu’il en dût compte à personne, la cigarette, certaines lectures lui étaient permises, les cours de Droit ressemblaient moins aux glaciales leçons qu’aux récréations du lycée, enfin, malgré la discipline et l’étroit contrôle auxquels l’astreignait sa belle-mère, il jouissait de loisirs extrêmement nombreux. Pour mutilée dans ses espoirs, contrariée qu’elle fût, son existence était charmante comparée à celle qu’il avait menée si longtemps. L’ancien captif encore privé de courir les bois s’en console aisément au fond d’un jardin.
Hélène, du reste, avait compris que pour tenir Marc dans le respect de liens plus lourds que vraiment solides, de nœuds forcément un peu lâches, il lui fallait dorer ceux-ci de si bonne façon qu’ils n’occupassent guère son esprit. « Sans cela », pensait-elle, « il s’en fatiguera. Qu’il les secoue, mon pouvoir tombe, je suis désarmée, sa nature l’emporte, il m’échappe ! » Un motif autre était venu la presser ensuite. De tout temps, elle s’était ardemment souciée d’entretenir le corps de Marc, par une forte hygiène, dans la vigueur et la santé des marmots anglais qui sont les plus roses de la terre. Sa nourriture était choisie, son sommeil réglé, l’eau, chaque matin, coulait sur lui d’une énorme éponge qu’autrefois, par scrupule, elle trempait elle-même, ses moindres heures de liberté, sauf averse ou brume, étaient consacrées à la marche. Entre toutes, elle goûtait cette dernière pratique. Elle aurait voulu la sauver. Mais pourrait-elle encore longtemps obtenir de Marc qu’à jours donnés, il la suivît, sans montrer d’humeur, jusqu’à des Joinville, des Saint-Cloud, pour le plaisir de prendre, à l’air, un peu d’exercice ? L’hiver venait, le climat rude et le ciel chargé lui rendraient cette corvée presque insupportable. Il ferait tout pour s’y soustraire. Il y parviendrait. Sa nonchalance accentuerait son désœuvrement. La seule pensée de ce grand corps, sourd à toute sagesse, occupant ses loisirs à s’intoxiquer en se traînant d’un fauteuil bas sur quelque chaise longue emplissait Hélène de dégoût.
Elle le mit d’un tennis, lui fit faire des armes ; c’était l’obliger adroitement à déployer hors de ses cours, comme elle le souhaitait, une activité salutaire.
Mais la culture de son esprit, la culture gracieuse, celle qui fait l’honnête homme d’un homme éclairé et le distingue dans la mesure où il s’y complaît, l’intéressait au moins autant que celle de ses muscles. Marc, en toute chose, ne possédait que des connaissances. Bourré de rudiment par sa belle-mère, qui professait que l’on n’élève une architecture que sur de solides fondations et déclarait fort inutile d’orner les sous-sols, il n’avait eu ni l’occasion de former son goût, ni le temps nécessaire à cette entreprise. Aussi bien manquait-il de précocité. C’est une pensée qu’il faut avoir constamment présente, si l’on veut juger cette figure, que mille pratiques avaient tendu délibérément à empêcher qu’elle ne perdît la fleur de l’enfance. Nous n’en citerons qu’un exemple : Marc, à quinze ans, malgré sa taille et malgré la mode, portait encore, sauf au lycée, le costume d’Eton, avec la veste à pointe légère s’arrêtant aux reins. « Qu’il gagne ses galons ! Rien ne presse. Il ne manquerait plus qu’il jouât à l’homme ! » disait Hélène à son mari, en haussant l’épaule, pour lui expliquer cette tenue. « Habillé en gamin, il obéit mieux. Puis, voyez donc ses camarades, avec leurs complets : le veston les engonce, ils ont l’air de singes ! » La vérité était qu’elle-même eût été gênée, bien que fort éloignée de la coquetterie, de promener, comme son beau-fils, un adolescent dont la mise trop virile eût accusé l’âge et qu’elle tenait à le garder naïvement vêtu pour le faire paraître plus jeune.
Devenue ambitieuse de le policer, elle lui avait d’abord prêté quelques-uns des livres dont sa piquante maturité restait éblouie. Il aimait la lecture et les dévorait. Mais ce qui surprit sa belle-mère, ce fut de voir qu’un sens critique naturellement juste lui faisait discerner les plus remarquables, qu’entre tous il goûtait les volumes de vers. Sur cette femme raisonnable et si positive, la poésie, surtout lyrique, avait un pouvoir qui la transportait hors d’elle-même. Elle émouvait dans sa nature ce fonds généreux qu’avait trahi lumineusement, dix années plus tôt, le sacrifice qu’elle avait fait pour adopter Marc. Lorsqu’elle eut observé que lui-même vibrait à certaines strophes des romantiques qu’elle savait par cœur, que Verlaine excitait sa mélancolie, mais qu’il sortait des Fleurs du Mal comme d’un envoûtement, il lui parut qu’à ses efforts souvent inutiles elle voyait poindre une récompense étonnamment belle. Cet enfant commençait à l’intéresser. Elle prit confiance, le mesura, se pencha sur lui, et soudain s’aperçut qu’elle faisait par goût ce qu’elle croyait faire par devoir. A tout propos, se nouèrent entre eux des conversations qu’un mois avant, quelquefois même une semaine plus tôt, elle aurait jugées impossibles. Marc y tenait ordinairement le rôle d’auditeur, tandis qu’Hélène y déployait cette passion d’instruire qui, supposé qu’elle l’eût saisie pauvre et roturière, l’eût donnée certainement au professorat.
Elle le mena voir des musées. L’inclination de Marc pour la peinture lui avait conseillé ce divertissement, qui, d’ailleurs, elle-même, l’enchantait. Bridée par ses fonctions d’éducatrice, tout au plus, en dix ans de vie parisienne, avait-elle pu se l’accorder, à longs intervalles, une douzaine de fois sans scrupule. Mais toute espèce de catalogues et d’ouvrages sur l’art qu’elle se procurait avidement, des albums de gravures, des photographies l’avaient toujours entretenue dans l’admiration et dans l’atmosphère des merveilles dont les originaux lui restaient cachés. Comme ces visiteurs de province qui, renseignés par la lecture d’innombrables guides, montrent leur ville aux naturels de la Plaine-Monceau, elle connaissait Carnavalet et le Luxembourg, une partie du Louvre et Guimet, à pouvoir diriger à travers leurs salles la plupart des flâneurs et des ennuyés qui les croient pour eux sans mystère. Un goût très fin lui permettait de masquer les vides que présentait nécessairement son érudition. Elle était des rares femmes qui, sans pédanterie, trouvent quantité de choses à dire devant un tableau.
Son beau-fils l’écoutait avec recueillement. Rien ne flattait ce cœur timide, cet esprit docile comme de voir la personne qui l’avait formé l’élever jusqu’à elle dans leurs entretiens. L’affection qu’il lui vouait redoublait d’ardeur à la sentir préoccupée de son instruction sans qu’il eût pourtant à la craindre. Levait-elle un doigt vers une toile, il observait sa main si fine dans le gant brodé et jouissait mieux de la douceur du geste accompli quand sa mémoire le reportait aux cinglantes taloches dont, si souvent et si longtemps, pour des fautes légères, l’avait gratifié la même main. Certaines leçons d’un philosophe au Collège de France, puis des conférences qu’ils suivirent donnèrent à Marc, déjà séduit par l’accent des maîtres, la vanité de recevoir, sur différents points, un enseignement qui, puisqu’Hélène en prenait sa part, les rendait, pour une heure, strictement égaux. Elle désira qu’il eût une teinte de l’art dramatique et le conduisit aux Français ; de l’art lyrique et, négligeant son goût personnel qui n’y était, sans l’exécrer, que fort peu sensible, lui fit voir plusieurs opéras. Il vibrait d’enthousiasme à la comédie, mais la musique le pénétrait de l’ennui profond que l’on éprouve, à la campagne, par un jour pluvieux, lorsque le ciel, interrogé toutes les cinq minutes, se présente partout chargé d’eau. N’eût été sa belle-mère, il se fût enfui. Elle suffisait à le garder de trop d’impatience et, par quelques observations spirituelles et justes, lui rendait la soirée presque supportable.
Hélène finit par renoncer à toute tentative de l’initier aux molles jouissances que procurent les sons, comme autrefois, après deux ans d’une lutte opiniâtre, elle lui avait, découragée, fait grâce du piano. Par ambition de conserver son empire sur lui, elle évitait rigoureusement de le contrarier sans nécessité véritable et imposait certaines limites à ses exigences. En même temps, elle tâchait à le captiver par le moyen de distractions pour elle assez froides, mais dont l’accueil que leur faisait une génération lui témoignait que sa jeunesse pouvait être avide. Rien que reniât l’intelligence ne la passionnait. Dans le sport, par exemple, elle voyait un jeu et n’appréciait guère qu’une hygiène. Qu’on pût placer son amour-propre à franchir une barre un pouce plus haut que tel Croate ou tel Scandinave, à courir plus vite que tel Grec, à projeter un bloc de fonte, une massue, un dard à telle distance, enregistrée jusqu’aux millimètres, que n’atteignait pas tel Hindou, lui paraissait d’un ridicule que dépassaient seuls les chroniqueurs qui célébraient de pareils exploits. Cependant, elle s’enquit des lieux consacrés au culte public des athlètes et, lorsqu’elle sut qu’avec l’hiver ils restaient chez eux, conduisit Marc au vélodrome où ce qu’elle goûta fut la débauche de l’enthousiasme aux places populaires. A dire vrai, le milieu la gênait plutôt. Ni les figures, ni les accents, ni les boustifailles n’offraient de quoi se concilier, dans l’odeur des pipes, cette républicaine convaincue à qui manquait pour être à l’aise dans ses opinions de supporter sans répugnance la vulgarité.
De temps à autre, elle s’ébrouait, se tournait vers Marc.