Marc fila dans sa chambre, aussitôt rentré. La confusion et le dépit lui brûlaient les joues. Surpris par Hélène en plein tort, il n’avait ni songé à la résistance, ni même frémi devant l’outrage fait à sa compagne avec une violence passionnée. En bousculant et gourmandant, blessant et rompant, sa belle-mère lui semblait exercer un droit. Ce n’était qu’en voiture qu’il s’était repris. Alors, tandis qu’au bord des rues circulait une foule dont s’emplissaient machinalement ses regards bornés par le cadre obscur d’une portière, qu’à son côté se durcissait un silence farouche, il avait eu présente au cœur, le désespérant, la figure d’Alice tout en larmes et sa propre conduite l’avait humilié. De quel nom la traiter, qui fût assez fort ? De quelle épithète la flétrir ? Différait-elle assez à fond de celle des grandes âmes que lui décrivaient ses lectures ! Chez celles-ci, tout était générosité, combative ardeur, zèle brûlant, lui souffrait qu’un affront fût publiquement fait à la jeune fille qui s’était crue sous sa protection. Une occasion se présentant de parler en homme, il avait eu peur comme un mioche ! Fallait-il qu’il fût lâche et de faible amour !

Ses réflexions prirent plus d’ampleur dans la solitude. Elles le tourmentèrent davantage. Un instant même, il supposa le jeune corps d’Alice tombant en syncope derrière eux, après un geste désolé qu’il n’avait pas vu, puisqu’aussi bien, obéissant au premier appel, il avait déguerpi sans se retourner. Et qui savait si l’algarade qu’elle avait subie n’aurait pas des suites plus funestes ? Chaque matin, les journaux n’annonçaient-ils pas quelque suicide ayant pour cause un fait du même genre ? Le désespoir ou le remords, la crainte du scandale, les reproches d’un parent y poussaient une fille. Soudain, passant du drame si proche à son auteur même et jugeant sa belle-mère pour la première fois, il détesta, non le seul rôle qu’elle avait tenu vis-à-vis d’Alice interdite, mais ses principes, ses prétentions, son intransigeance et son caractère tout entier. Que signifiait cet espionnage dont elle l’entourait ? Depuis quand un jeune homme sorti du lycée portait-il encore des lisières ? Désireux de goûter dans son amertume tout l’exceptionnel de son cas, il recherchait, parmi la foule de ses condisciples, quelque visage où se trahit manifestement une adolescence opprimée et ne voyait s’en détacher que de fiers garçons respirant la vigueur et l’indépendance. La plupart, sinon tous, avaient des maîtresses. Ils s’en flattaient, buvaient comme elles, se contaient leurs frasques et les escortaient sans vergogne. N’était-ce pas plus coupable, et surtout moins digne, que de flâner au Luxembourg, deux fois par semaine avec une jeune fille de son rang ? « Je m’affranchirai ! » pensa-t-il. Mais ce propos tintait en lui d’un accent plus vif que profondément convaincu. Il couvrait : « Espérons qu’elle m’affranchira ! »

Marc s’était jeté sur son lit. Ce trait seul dénotait son effervescence, car il savait comme, en plein jour, une pareille mollesse lui était restée défendue. Les yeux fixés sur la corniche qui courait au mur, il observait machinalement le progrès des ombres que le crépuscule y versait. La jolie pièce bien décorée lui semblait maussade, lui faisait l’effet d’une prison. Constamment l’obsédait le visage d’Alice et quelquefois des pleurs brûlants mouillaient ses paupières.

Sur le coup de six heures, sa belle-mère entra. Elle avait l’air un peu plus calme et la face moins dure. Marc sauta sur ses pieds en l’apercevant. Elle ne parut ni triompher de l’avoir surpris, ni se rendre compte de son trouble et lui dit en prenant tranquillement une chaise :

— Maintenant, mon petit, nous allons causer ! Ta faute de conduite est très grave. Si tu veux qu’entre nous la confiance renaisse, tu vas répondre exactement à toutes mes questions. Où as-tu rencontré cette écervelée ?

— Au Quartier Latin, souffla-t-il.

— Vers quelle époque ? demanda-t-elle. Qu’y venait-elle faire ?

Il pressentit avec humeur une sérieuse enquête et garda le silence en baissant les yeux.

— Allons, reprit Hélène, sois raisonnable ! Ce n’est pas sans motif que je t’interroge. Tu sais fort bien qu’en cette matière, comme d’ailleurs dans toutes, ton intérêt seul me conseille et que j’aurais moins d’inquiétude si je t’aimais moins. C’est notre rôle, à nous, les mères, qui avons vécu, de vous faire profiter de notre expérience. On ignore trop les déceptions qu’elle peut épargner ! Réfléchis, sois sincère, et j’oublierai tout. Depuis quand revois-tu mademoiselle Vulmont ?

Cette douceur de langage fit effet sur Marc qui, méditant de se dresser contre sa belle-mère si quelque violence l’y poussait, se trouva désarmé par son attitude.