Le pansement terminé, dans le vestibule :

— Eh ! bien, fit-elle, en s’arrêtant, d’une voix pleine angoisse.

— Eh ! bien, madame, votre beau-fils l’a échappé belle ! Aucun point sérieux n’est touché. C’est un bonheur, et peu fréquent, nota le médecin, dans les accidents de cet ordre, que le coup soit parti à brûler sa veste. Un peu plus de distance, il était perdu !

— Et tel qu’il est ? dit la jeune femme.

Le docteur sourit.

— Tel qu’il est, dans quinze jours vous l’aurez sur pied. Mais oui, madame, pas davantage, tout au plus quinze jours, et j’en ai vu, dans le même cas, guérir plus vivement ! Si, par hasard, la nuit prochaine était agitée, un peu de quinine, comme j’ai dit. Je reviendrai demain matin. Mes hommages, madame !

Ce fut alors seulement, cet homme parti, qu’Hélène tirée de l’inquiétude qui, depuis une heure, absorbait à l’envi toutes ses facultés, se trouva moralement en présence de l’acte. Mais, déjà, son esprit l’avait qualifié. A l’instant même où, bondissant dans le corridor, elle avait employé le mot d’accident pour crier le malheur à ses domestiques, tout en elle concluait avec certitude à la tentative de suicide. Le revolver, elle le savait, n’était pas chargé, et quelle raison aurait eue Marc d’y glisser une balle au retour d’une absence de vingt-cinq minutes ? Là s’étaient limitées toutes ses réflexions. Les services qu’aussitôt elle avait dû rendre l’avaient empêchée d’en faire d’autres.

A présent, dévorée d’un cruel chagrin, elle recherchait à cette folie une cause vraisemblable. Les deux bras allongés sur la couverture, dans le jour faible et reposant, mais comme sablé d’or, que laissaient pénétrer les persiennes fermées, son beau-fils dormait sous ses yeux. Hélène, assise dans un fauteuil, se mordant un doigt, contemplait avidement cette figure chérie, comme dans l’attente d’y voir s’inscrire le mobile secret qui l’avait armée contre elle-même. Subterfuge dont elle jouait envers sa conscience ! Ce mobile, à tout prendre, elle le soupçonnait, mais ne voulait pas se l’avouer. Ou, pour mieux dire, elle refusait de considérer un mobile qui, d’abord, semblait évident bien qu’en fait inexact et d’invention pure. Brusquement, elle sentit sa défense se rompre et les circonstances l’accablèrent. Jamais son âme n’avait subi une pareille secousse. L’hésitation, même complaisante, même de mauvaise foi, n’était plus ni permise, ni seulement possible. Tout se liait, s’enchaînait et s’expliquait trop.

Quelle horreur profonde elle prit d’elle ! Ah ! ce pli de la bouche qu’elle garda longtemps et ces regards noirs d’épouvante, ce tragique silence dont elle couvrit Marc endormi ! Près d’une armoire, une petite glace suspendue au mur lui renvoyait confusément l’image de ses traits qui, soudain, lui parurent ceux d’une meurtrière. A la pensée que son beau-fils, rendu amoureux, avait tenté de se soustraire par une mort violente à la perspective de la perdre, elle se sentait aussi coupable, et plus malignement, que si elle-même l’avait armé ou elle-même frappé. En dernière analyse, qu’avait-elle fait d’autre ? Par quelle nuance se distinguait de l’assassinat l’odieux manège d’une femme coquette bouleversant un cœur pour ensuite le jeter dans le désespoir ? Mais, une femme coquette, qu’était-ce dire ? Cette bénigne expression la qualifiait-elle ? Une femme coquette respecte au moins les frontières sacrées. « Pour les franchir, » songeait Hélène en serrant les dents, « ce n’est pas une coquette, c’est une chienne qu’il faut ! » Ne pouvant s’abstenir de regarder Marc, elle retrouvait dans son visage étonnamment jeune et que le sommeil détendait celui même de l’enfant qu’il avait été. L’adolescence ne s’y marquait par rien d’essentiel. Avait-il dix-neuf ou douze ans ? Le veillait-elle, gardé au lit par un léger rhume ou encore pâle d’avoir voulu abréger sa vie au moyen d’une balle en plein cœur ? Décidément, pour s’être éprise avec cette violence d’un objet si naïf, bien que délicieux, quelque chose, plusieurs mois, lui avait manqué, il avait fallu qu’elle fût folle ! Mais s’était-elle profondément, sincèrement éprise ? Révoltée aujourd’hui de ses conséquences, elle en venait à mettre en doute, de la meilleure foi, la terrible passion qui l’avait secouée. Ce qu’elle voyait lui paraissait d’une horreur si grande et la tourmentait à tel point que ses pires déchirements, en comparaison, ne lui semblaient que les caprices les plus accentués d’un amour de tête opiniâtre. Ainsi nions-nous dans tout malheur une autre infortune. Cet excès d’injustice vis-à-vis d’elle-même, si la jeune femme en retirait le vague soulagement d’être en droit d’espérer un futur moins noir, s’imagine-t-on quel supplément de cruels remords il pouvait d’abord lui causer ? Son excuse, et la seule, en était détruite. A l’origine de l’acte affreux décidé par Marc, au lieu des flammes d’un égarement qui, pour sa décharge, aurait pu invoquer sa fatale chaleur, ne brillait plus, telle qu’un charbon aux pans durs et froids, qu’une ignominieuse fantaisie. Plus Hélène s’enfonçait dans cette assurance, plus son esprit lui fournissait, pour la justifier, d’arguments solides, péremptoires. Quels reproches, quel supplice, quelle désolation !

L’après-midi coulait pour elle sans qu’elle y prît garde. Tout à coup, Marc gémit et ouvrit les yeux.