Elle se forçait à rire, mortifiée, rageuse, pour amortir par sa gaieté dans l’esprit de Georges l’effet de l’affront qu’elle subissait, car le malaise de celui-ci était évident et rien ne pouvait être plus nuisible au respect d’un homme tel que lui que d’en voir l’objet bravé avec insolence.

— Je me demande où nous allons ! finit-il par dire, comme écrasé, maintenant qu’il réfléchissait, par cette offensive imprévue.

— A une partie délicate, répondit-elle, mais qu’il faudra qu’on joue serré pour gagner sur nous !

Elle était redevenue la volonté même, ne songeait plus, par son attitude, ses propos, qu’à galvaniser l’énergie de son faible amant. Aucun plan dans son esprit ne se dessinait. Loin de la stimuler à cette heure critique, la situation lui apparaissait sans issue. Mais elle comptait un peu sur les circonstances, beaucoup sur son audace et sur son sang-froid.

Du cabinet de travail, où ils se rendirent, ils voyaient se dérouler devant eux la terrasse déserte. L’ombre du marronnier frissonnait à peine. Et tel était le silence de toute la maison qu’ils auraient pu raisonnablement s’y croire seuls. L’impression était gênante, Lola le sentit, et elle essaya par ses caresses d’en préserver Georges, comme on couvre d’un châle un convalescent pour lui éviter la fraîcheur. Il l’écoutait lui raconter son séjour au loin, se troublait quand, élevant à dessein la voix, elle le gourmandait sur ses lettres. Le plus commun des artifices le trouvait docile. D’ardents baisers les unissaient, des querelles fusaient, la réciproque évocation de leurs impatiences les rapprochait front contre front, joints par tous leurs doigts. Lui par lâcheté, elle par prudence, ils atteignirent le moment de se mettre à table sans avoir abordé l’inquiétant sujet qui les occupait avant tout.

Le couvert n’était dressé que pour deux personnes. La femme de chambre annonça comme ils s’asseyaient :

— Madame fait prévenir Monsieur qu’elle déjeunera dans sa chambre et qu’elle garde avec elle M. Claude.

Lola s’attendait à cette nouvelle. Elle l’accueillit, les paupières basses, d’un sourire glacé. Mais Georges en éprouva de l’irritation. Toute expression d’une volonté mordant sur la sienne, dérangeant ses combinaisons, ses calculs, le jetait sur-le-champ dans une froide colère ; et, à cause de la présence de la domestique, sa maîtresse se trouvait sans action sur lui. De temps en temps, comme on s’efforce d’animer un enfant boudeur avec l’espoir de le ressaisir peu à peu, elle se bornait à le cingler de son dur regard pour lui arracher une parole.

Lorsqu’ils demeurèrent seuls, le café servi :

— Ne nous trouvez-vous pas, demanda-t-elle, assez ridicules, et désirez-vous ajouter par votre attitude aux raisons de rire de l’office ?