— Mademoiselle, murmura-t-il, il faut m’excuser ! Je suis insupportable et m’en rends compte. Mon caractère, hélas ! est ainsi fait que je n’ai jamais pu dissimuler mes contrariétés.
Une boutade qu’il ajouta et dont elle put rire épargna à la jeune fille l’ennui d’une réponse. Il en lança coup sur coup deux ou trois autres et paraissait en voie de se dérider tout à fait lorsque Denise redescendit avec un ouvrage. Alors, nonchalamment, il quitta la table et alla s’installer un peu plus loin sur le siège canné d’une chaise longue.
— Le Bouzou m’a chargé, Mademoiselle, de vous dire bonsoir. Il a ajouté, en se couchant, que vous lui étiez déjà « sympathique » : mais vous l’avez beaucoup intimidé !
La lèvre supérieure de la jeune fille se releva sur ses dents, qu’elle avait fort belles, et l’expression que prit alors son sérieux visage aurait glacé Denise si elle l’avait vue. Mais déjà, les yeux baissés, surveillant ses points, pour tenir une promesse qu’elle s’était faite, elle avait entrepris de définir Claude, de suggérer à son égard une ligne de conduite. Il avait assurément de légers défauts. Il était même sujet à des caprices. Le mieux était pourtant de ne pas l’aigrir. Chez lui, le cœur, parfait, conduisait la tête, l’empêchait de dépasser, dans l’espièglerie, une limite en somme tolérable. C’était surtout à sa tendresse qu’il fallait parler : on était alors surpris de ses prompts retours, de la sincérité de ses confusions, de l’ingéniosité, de la gentillesse qu’il mettait à réparer et à se faire pardonner ses fautes.
Lola, bien que donnant par politesse des signes d’attention, écoutait distraitement ce panégyrique. Dans son esprit se dessinait une image morale qui n’était pas du tout celle de Claude. Elle faisait son affaire de celui-ci. L’intransigeant, le fantasque Elpémor l’intéressait seul, maintenant tout à fait énigmatique, étendu dans l’ombre, et dont la proche présence ne se révélait que par le feu mobile de sa cigarette. Nul doute qu’il n’entendît et ne l’observât. Elle devinait son regard sombre attaché sur elle, sa finesse appliquée à lire sur ses traits l’ennui que lui causait la conversation. Aussi, se gardait-elle d’en marquer aucun : toute flatterie à son égard l’aurait humiliée comme une reconnaissance de sa condition dépendante.
Un peu après dix heures, elle se leva. Denise aimablement lui tendit la main, puis posa son ouvrage, et elles firent quelques pas sur la terrasse. Elpémor cependant n’avait pas bougé.
— Bonsoir, Monsieur ! jeta-t-elle en passant.
Il répondit de sa voix sèche :
— Bonsoir, Mademoiselle !
Mais elle ne le vit pas sortir de l’ombre et elle n’aurait pu affirmer qu’il avait pris la peine d’incliner la tête.