7 mai 1915.
J’ai vécu longtemps sur ces deux poèmes et j’y attachais un grand prix. C’était mon testament métaphysique en cas d’improbable accident. Ils devaient répondre de moi, peut-être devant Dieu, certainement devant les hommes. Je faillis, un soir de danger, les envoyer à André G…, pour qu’il n’ignorât pas quel changement s’était opéré dans mon âme. Ils valent ce qu’ils valent. Mais je le dis, jamais cri plus sincère, plus spontané, plus impossible à contenir, n’était sorti de moi. C’est pour cela que je les aime.
CHAPITRE X
Une lettre de la villa Clémence. Je réponds. Textes sacrés de l’image mortuaire. Le printemps dans les ruines de Ramscapelle. Contre-coup de l’offensive d’Artois (9 mai). Attaque de W, de l’Union, des fermes Terstyl et Violette. Seconde lettre. « Pierre prie pour moi. » Grand bouillonnement de l’été. Anniversaire de mon deuil (13 juillet). « Le don de soi suffit. » Seconde lettre de réponse. Mon paradis. Adieu aux Flandres (août). La grande patience de Dieu.
Entre temps, j’ai écrit à nos amis communs, à la messagère de la nouvelle, à André G… qui fut notre intermédiaire et sans lequel rien ne se fût passé. Par eux, la femme de notre saint ami a connu mon enthousiasme. Je respectais trop son silence pour m’adresser directement à elle, malgré tout le désir que j’en avais. C’est elle qui m’écrira la première, « pour me remercier » ! Dupouey, dans une lettre, parle de « la paix de Clémence ». Ainsi s’appelait la villa, petite et humble, qui abrita le saint bonheur d’un ménage selon le Christ, dans un faubourg populeux de Toulon, en haut d’un « raidillon austère ». Derrière elle, la haute montagne de pierre grise, tachée de sombre vert ; devant elle, la mer brillante, forte en couleur, lourde et profonde, qu’on découvre de la terrasse : là dormait le petit enfant à l’ombre de ces mimosas, où chantait « fidèlement tous les étés le même rossignol ». Coin retiré, silencieux et tendre ; j’y suis allé pèleriner hier. Là aussi, entre les deux piliers de cette porte, sur l’un desquels, à mon passage, un beau chat se pelotonnait au soleil, le malheur un jour est entré ; je dis malheur pour parler le commun langage… De là me viennent, prévenant mon souhait, ces lignes confiantes et réservées. Elles rappellent le « joyeux déjeuner de Coxyde » ; elles fondent en « actions de grâces pour quatre années de mariage » qui couvriront de leur bénédiction toutes les années de veuvage à venir ; elles demandent au saint héros qu’il prie pour moi, pauvre incrédule. C’était « une âme lumineuse et haute ». Aucune parole assez pure ne saurait peindre « la sérénité et le détachement de son cœur »…
Ainsi je pensais rester seul ou presque seul avec mon souvenir vivant, condamné à garder pour moi le secret que scellaient mes lèvres. Une voix me répond : la voix la moins indifférente à l’ami que je pleure et à son salut éternel ! Bouleversement, soulagement ; les deux ensemble. De quelle ardeur vainement bridée je réponds ! Je dis tout, je ne puis rien taire : mon amitié posthume ignorante de ses raisons, irrésistible ; « la couleur de songe, de conte, de miracle » que la rencontre prend dans ma mémoire. « J’aurai connu un homme qui dépassait l’homme ! » Ces vers que personne n’a lus, l’épouse de Dupouey sera la première à les lire. Elle y verra (je cite) « le tourment de mon âme ». « Je n’ai pas le bonheur de croire », mais Dupouey a fait ce miracle « qu’il m’a déjà rouvert les portes de la foi ». « Je crois passionnément à son éternité et à sa glorification céleste. Je communique avec lui, et par lui, avec un au-delà qui se précise mal encore, que mon esprit ne réalise pas ainsi que le voudrait mon cœur, selon ce qui nous est enseigné. Mais de cette espèce de grâce, incomplète et déjà si douce, je voue une reconnaissance émue au cher grand Dupouey. » Ainsi me laissai-je aller à la confidence de mon précieux et vague secret… Quant à la petite image mortuaire que contenait la lettre « je la garde précieusement ».
Recopions les beaux textes qui l’accompagnent et que sur le moment j’ai trop peu médités. Ils me précisaient trop mon but, sans doute. Je n’y puisais qu’une chaleur abstraite et sans effet.
Magnificat anima mea Dominum et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo.
Auxilium nostrum in nomine Domini qui fecit caelum et terram.
Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.