Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri, dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un manuscrit intitulé: Réflexions sur l'état actuel de la colonie de Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur. Voici le portrait qu'il trace du général nègre;
«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général Toussaint sur ses frères».
L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable.
Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit mérité l'épithète de capucin, de la part de gens à qui on pouvoit en donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible. Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens, lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour, ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'Hispaniola, en fait un héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie, casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas encore arrivée pour lui.
Note 167:[ (retour) ] V. Hispaniola a poem, by Samuel Whitchurch, in-12, London 1805.
Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le courage d'un Nègre.
Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins, qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un Nègre, qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant; tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P. Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain, auquel on dut la conquête de la citadelle.
Note 168:[ (retour) ] V. Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a Joan. Gobellino compositi, etc., in-4°, Roma 1584, lib. V, p. 259; et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été composés par Pie II lui-même, et que Gobellin n'a été que prête-nom.
Note 169:[ (retour) ] V. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di Sora, dal padr. Fr. Tuzii, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116 et seq.