Elle était pourtant bien opposante, la volonté de ce jeune soldat, et l'Appel des Armes (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait de toute son énergie tendue, c'était prendre contre son père le parti de ses pères,—formule saisissante où se résume l'accablante obligation de notre jeunesse. Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la maison[2]

Cette heure lui semblait être venue. Comme tous ceux de son âge, Psichari en avait la certitude: «Notre génération, nous écrivait-il, notre génération—celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme avec le siècle—est importante. C'est en elle que sont venus tous les espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3].» Et parce qu'il prenait une conscience nette de l'événement qui dominerait nos vies, nous trouvions à méditer sur l'aventure de cet officier, fils d'intellectuels. Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, ce soldat au grand coeur qui réalisait tout ce que nous souhaitions de posséder: goût de l'action, désir du rêve... Et dans cette lente reprise de nous-mêmes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie déjà si pleine, si riche de témoignages, qui nous faisait oublier la laideur et les misères où nous nous agitions, pour nous découvrir les vertus qui seules donnent du prix à l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des continents perdus, les yeux lavés par les horizons libres de l'Afrique, c'est à ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinées, c'est lui que nous interrogions sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes[4]. Nous devions à son exemple une certaine tension de l'âme qui nous avait aidés à rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous cette fièvre de l'action, nous sentions que se débattait une plus grande misère, ce mal inconnu qui nous laissait désemparés devant la vie, ce désir éperdu que la vérité et la pureté ne fussent point que de vains mots.

N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était utile à son coeur.

LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS LE DÉSERT.—BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON COEUR—OSÉE, II, 14.

Parce qu'il savait déjà que «de grandes choses se font par l'Afrique, qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui», Ernest Psichari partit pour la Mauritanie au début de 1910. C'est sur les routes du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait versé son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter, cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].

Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme juvénile et par cette grâce belliqueuse, le suivait à travers les larges horizons de l'Adrar. Il nous écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... C'est une terre toute chaude encore du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud de Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses méharistes, glorieusement capturé une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu eussent deviné que c'était poussé par un obscur désir de pardon, pour remonter à sa source, pour se racheter de bien des misères, pour retrouver la vérité non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce héros n'était qu'une manière de «vie purgative» que Dieu imposait à une âme qu'il s'était réservée.

A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes pour devenir attentif à son âme. La nature saharienne extrêmement épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de recueillement et de silence, va agir en quelque sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici les facilités, les expédients, toutes les complaisances du monde ne jouent plus, mais répugnent et déçoivent. Seul dans le grand vent des plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, «là où les soucis sont hauts, là où l'on marche tout auprès de l'éternité», il va apprendre un autre langage. C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on apprend à dire non, à dire je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...» L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa présence, pour lui dire du fond de son coeur: «Seul et invisible témoin de mes sanglots et de mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» De ce combat spirituel, «aussi brutal que la bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laissé le récit dans ce Voyage du Centurion qu'on vient pieusement de nous découvrir[7]. Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment reprise, c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaître les longues préparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le Voyage du Centurion prétend montrer comment la Grâce, dans la vie frugale et saine des brousses sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, écrivait-il à M. Trogan, le désert est une terre bénie. Notre-Seigneur y est allé; des centaines de religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne manque que d'âmes attentives pour y recueillir la voix de Dieu.—Ces études, écrites pour la plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité doctrinale, la sincérité d'une confession. Ce sont simplement les pensées d'un homme qui, pendant de longues années, a passionnément cherché la Vérité et qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonté, de la retrouver[8]».

Note a:[ (retour) ] Nous le suivrons continûment et, pour retracer cette préparation intérieure de la vie chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne ferons guère que le citer et le paraphraser.

E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il lui répugnait de parler de lui-même.

Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.