Nul ne fut plus que Psichari un homme de prière; nul n'en eut davantage le don. Ses travaux d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était prétexte d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels étaient l'amour et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait longuement méditée: il avait même composé pour le Rosaire une suite de proses. Ces élévations, il les commençait dans les larmes, tant la douleur le poignait de ses fautes passées, tant il sentait en lui-même de ruines et de ténèbres, de révoltes et de luttes. Et de chacune d'elles montait cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église qui m'a accueilli au plus fort de ma détresse? Jésus, Marie, je vous supplie de m'éclairer, de me donner la force d'être sans partage au pied de la Croix, uniquement attentif à vos ordres [25].» Et l'oraison s'achevait dans la joie, sous le désir enflammé qu'y répandait l'espérance éternelle. Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, bien plus, «la position normale de la créature qui veut se tenir à sa place sous son Créateur». Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand souci de ce soldat chrétien.

Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de Jean qui habitait son coeur.

Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette vocation.

Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe, cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été le Dieu de leurs pères.

Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie, qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus fervente tendresse.

Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura, un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite, par les larmes de quelque contemplatif très humble...

Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre grand-père n'est pas sauvé? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous n'a le droit de mettre des limites à la miséricorde du Père céleste. Qui sait si, mystérieusement, en vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est pas réconcilié avec le Maître de ses premières années? Qui sait même, si ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages qu'il a pu faire aux âmes [26]

Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel espoir... Pour lui, fils de la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il n'ait donné son être pour que le père prodigue ne fût point banni de la maison de tous ses désirs [27]!

Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes, qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.

J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit l'adorable parole toujours présente: «Alius te cinget et ducet quo tu non vis.» Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la mienne.