—Mon voisin de droite demande du thé.
Mon voisin de gauche se mouche—trop tard.
Nous prenons le large, et la Panthère, se croyant à Mabille, commence à chalouper.—Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez généralement dans les masses.—Mon voisin d'en haut, qui s'était endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une purgation.—Il demande à être monté sur le pont.
Sauvé, mon Dieu!
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* *
Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous sommes à l'embouchure de la Tamise.
La Panthère, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa route.—Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte du chief-cabin, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.—En apprenant qu'il fait attendre des dames,—il se lève spontanément, mû par le ressort national de la galanterie française.
En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont le voisinage m'avait tant alarmé.—Son insuccès ne l'a pas fait renoncer à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et, obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,—il en appelle,—en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de la veille.—Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de nos vergers, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son appel est rejeté.
Cependant nous avions fait du chemin.—Déjà l'embouchure de la Tamise est franchie, et la Panthère file comme une flèche entre les rives du large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les petits ports du voisinage.
Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant, toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui n'est pas d'accord avec Malte-Brun. Quelques voyageurs, possédant des Guides, se permettent de relever quelques erreurs commises par le jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la Tamise.—Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son fils,—et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une fuite qu'il n'hésite pas à encourager.