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M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence, affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas s'en occuper.—Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son manuscrit à la main, demandant une lecture.

—Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre échelle.—Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'œuvre de bouffonnerie qui s'appelle la Vendetta.

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À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps modernes.—M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus de croyance en leurs œuvres.—Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son auditoire la conviction dont il est animé lui-même.—Lisant un jour un drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,—M. ***, qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.—Arrivé à la péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression dramatique,—tire un pistolet de sa poche et fait feu,—et tombe en se roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «Adieu! Mélanie, je meurs,—vis pour mes enfants!»

Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit le deuil dans un scrutin tout en boules noires.

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Un rédacteur du Times, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés, quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver leurs membres dispersés.

Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer une plainte contre la Compagnie.

L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept, lui répondit: