Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque intrigue; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après une nuit où Mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en plein cœur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit Mademoiselle Mimi sortir du manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pâris, le beau berger grec, après l'enlèvement de la belle Hélène.

En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise. Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté. Leur rupture était résolue.

Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous les objets qui appartenaient à sa maîtresse.

Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un grand bonheur.

—Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient été le plus souvent témoins des misères que Mademoiselle Mimi faisait endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre cœur des mains d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de Fontenay-Aux-Roses.

Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue délabrée représentait fort mal l'Écharpe d'Iris qui lui procurait ses entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure, il fut étourdissant de verve et d'entrain.

—Hélas! Hélas! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!

—Il est charmant! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me compromettrais volontiers à danser avec lui s'il voulait m'inviter.

Deux secondes après, Rodolphe, qui avait entendu, était à ses pieds, enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et de tout le benjoin d'une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame demeura confondue devant ce langage pailleté d'adjectifs éblouissants et de phrases contournées et régence au point de faire rougir le talon des souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais été si gentilhomme vieux-sèvres. L'invitation fut acceptée.

Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l'égal de la règle de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n'hésita point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les chorégraphies passées. C'était un pas qu'on appelle le pas des regrets et soupirs, et dont l'originalité obtint un incroyable succès. Les trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits.