—C'est-à-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux, mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il pas; il rentra chez lui le cœur gros néanmoins, mais l'estomac léger. Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs à manger; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de hareng saur.

—Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins Musette aura soupé. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses yeux, sous le prétexte de se moucher, il se coucha.

Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose. Un coupé bleu l'attendait à sa porte, et toutes les fées de la mode, mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de ce cadre d'élégances. Alors elle recommença l'ancienne existence, fut de toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d'elle partout, dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c'était un charmant jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver un peu légère et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:

—Que voulez-vous, mon cher? Je suis restée pendant six mois avec un homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup à l'Odéon, parce qu'il n'était pas riche. Comme l'amour ne coûte rien, et que j'étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé d'amour. Il ne m'en reste guère que des miettes. Ramassez-les, je ne vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché; et si les rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre. Quant à mon cœur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs, je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir oublié dans un des tiroirs de Marcel.

La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fête dans la maison qu'ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire donna un grand dîner, et les locataires illuminèrent leurs fenêtres.

Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble; ils avaient pris chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste. Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de Mimi; alors ils en avaient pour la soirée. Ils se rappelaient leur ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en rêve. Une à une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs toutes ces heures envolées; et ils finissaient ordinairement par ce dire: qu'après tout, ils étaient encore heureux de se trouver ensemble, les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se raconter tout haut à eux-mêmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils étaient seuls: qu'ils avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient encore.

Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout de bas blanc d'une correction toute particulière; le cocher lui-même dévorait des yeux ce charmant pourboire.

—Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe; j'ai bien envie de lui offrir mon bras; voyons un peu... de quelle façon l'aborderai-je? Voilà mon affaire... c'est assez neuf.

—Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouvé mon mouchoir?

—Si, monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait à la main.