—Très-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'année prochaine je le renverrai sous le titre de: Passage des Panoramas.

—Ils seront bien attrapés... trapés... attrape... trape... chantonna le musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont l'accompagnement était redouté de tous les pianos circonvoisins.

—Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a là-dedans pour cent écus de couleur et pour un million de génie, sans compter ma belle jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une œuvre sérieuse qui ouvre de nouveaux horizons à la science des glacis. Mais ils n'auront pas le dernier; jusqu'à mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je veux qu'il se grave dans leur mémoire.

—C'est la plus sûre manière de le faire jamais graver, dit Gustave Colline d'une voix plaintive; et en lui-même il ajouta: il est très-joli, celui-là, très-joli... je le répéterai dans les sociétés. Marcel continuait ses imprécations, que Schaunard continuait à mettre en musique.

—Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel.

Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix, uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier mars, une toile de cent sur châssis à clef... je vois distinctement leur idée, je la vois très-distinctement; ils veulent me faire briser mes pinceaux. Ils espèrent peut-être, en me refusant ma mer Rouge, que je vais me jeter dedans par la fenêtre du désespoir. Mais, ils connaissent bien mal mon cœur humain, s'ils comptent me prendre à cette ruse grossière. Je n'attendrai même plus l'époque du salon. À compter d'aujourd'hui, mon œuvre devient le tableau de Damoclès éternellement suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine l'envoyer chez chacun d'eux, à domicile, au sein de leur famille, au plein cœur de leur vie privée. Il troublera leurs joies domestiques, il leur fera trouver le vin sûr, le rôti brûlé, et leurs épouses amères. Ils deviendront fous très-rapidement, et on leur mettra la camisole de force pour aller à l'institut les jours de séance. Cette idée me sourit.

Quelques jours après, et comme Marcel avait déjà oublié ses terribles plans de vengeance contre ses persécuteurs, il reçut la visite du père Médicis. On appelait ainsi dans le cénacle un juif nommé Salomon et qui, à cette époque, était très-connu de toute la Bohème artistique et littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis négociait dans tous les genres de bric-à-brac. Il vendait des mobiliers complets depuis douze francs jusqu'à mille écus. Il achetait tout et savait le revendre avec bénéfice. La banque d'échange de M. Proudhon est bien peu de chose comparée au système appliqué par Médicis, qui possédait le génie du trafic à un degré auquel les plus habiles de sa religion n'étaient point arrivés jusque-là. Sa boutique, située place du carrousel, était un lieu féerique où l'on trouvait toute chose à souhait. Tous les produits de la nature, toutes les créations de l'art, tout ce qui sort des entrailles de la terre et du génie humain, Médicis en faisait un objet de négoce. Son commerce touchait à tout, absolument à tout ce qui existe, il travaillait même dans l'idéal. Médicis achetait des idées pour les exploiter lui-même ou les revendre. Connu de tous les littérateurs et de tous les artistes, intime de la palette et familier de l'écritoire, c'était l'Asmodée des arts. Il vous vendait des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes; il causait à l'heure avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et des invitations pour les soirées particulières; il logeait à la nuit, à la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies faites au Louvre d'après les maîtres. Les coulisses n'avaient point de mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les théâtres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tête un exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait la demeure, les noms et les secrets de toutes les célébrités, même obscures.

Quelques pages copiées dans le brouillard de sa tenue de livres pourront, mieux que toutes les explications les plus détaillées, donner une idée de l'universalité de son commerce.

20 mars 184...

—Vendu à M. L, antiquaire, le compas dont Archimède s'est servi pendant le siége de Syracuse, 75 fr.