—Mimi est très-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au poëte, elle en paraît follement amourachée; une seule chose l'inquiète, elle craint que vous ne veniez troubler sa tranquillité par des poursuites qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa maîtresse et il a deux ans de salle d'armes.

—Oh! Oh! répondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je n'ai aucunement envie d'aller répandre du vinaigre dans les douceurs de sa lune de miel. Quant à son jeune amant, il peut parfaitement laisser sa dague au clou, comme Gastibelza, l'homme à la carabine. Je n'en veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur d'être en nourrice chez les illusions.

Et comme on ne manquait pas de rapporter à Mimi l'attitude avec laquelle son ancien amant recevait tous ces détails de son côté, elle n'oubliait pas de répondre en haussant les épaules:

—C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela deviendra.

Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe était lui-même fort étonné de cette soudaine indifférence, qui, sans passer par les transitions ordinaires de la tristesse et de la mélancolie, succédait aux orageuses tempêtes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant. L'oubli, si lent à venir, surtout pour les désolés d'amour, l'oubli qu'ils appellent à grands cris, et qu'à grands cris ils repoussent quand ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait subitement, tout à coup, et sans qu'il eût pu s'en défendre, envahi le cœur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aimée pouvait désormais y tomber sans réveiller aucun écho. Chose étrange, Rodolphe, dont la mémoire avait assez de puissance pour rappeler à son esprit les choses qui s'étaient accomplies aux jours les plus reculés de son passé, et les êtres qui avaient figuré ou exercé une influence dans son existence la plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se rappeler distinctement, après quatre jours de séparation, les traits de cette maîtresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si frêles. Les yeux aux lueurs desquels il s'était si souvent endormi, il n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix même, dont les colères et dont les tendres caresses lui donnaient le délire, il ne s'en rappelait point les sons. Un poëte de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affairé et soucieux, il marchait à grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.

—Tiens, dit le poëte en lui tendant la main, vous voilà! et il examina curieusement Rodolphe.

Voyant qu'il avait la mine allongée, il crut devoir prendre un ton condoléant.

—Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il aurait toujours fallu en venir là; vaut mieux que ce soit maintenant que plus tard; dans trois mois vous serez complétement guéri.

—Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade, mon cher.

—Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre figure.