Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire toute l'infaillibilité de la science.
Pendant que la voisine ensevelissait Francine on avait entraîné Jacques dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis, venus pour suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour serrer silencieusement la main de leur ami.
—Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.
—Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé.
—Elle l'a rendu heureux, dit un autre.
—Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux? Comment nommez-vous bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'œuvre: il ne détournerait pas les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle Joconde.
Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le sentiment on vint avertir qu'on allait partir pour l'église.
Après quelques basses prières le convoi se dirigea vers le cimetière.... Comme c'était précisément le jour de la fête des Morts, une foule immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient pour regarder Jacques, qui marchait la tête nue derrière le corbillard.
—Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute.
—C'est son père, disait un autre.