Alors son cœur se fendait de pitié. Il s'épouvantait lui-même de ce déplorable égoïsme qui s'obstinait à prolonger une situation misérable uniquement à cause d'un sentiment qui caressait son amour-propre plus encore que son amour.
Dans ces instants où il était sous l'impression d'un esprit de justice, il s'emportait contre lui-même en de violentes accusations.
—Ce que je fais est lâche, pensait-il, je joue avec cette malheureuse fille une comédie d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en rester victime. J'en fais froidement un holocauste à ma vanité. Pour moi, sa jeunesse s'épuise, sa santé s'altère. J'assiste tranquillement à ce martyre quotidien, et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la fièvre, je me réchauffe à la chaleur de son sourire.—Qu'ai-je besoin d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; ne suis-je pas sûr qu'elle m'aime comme je voulais être aimé? Cet amour n'a-t-il pas subi le contrôle de toutes les expériences, et de toutes les épreuves n'a-t-il pas traversé sans s'altérer la plus dangereuse,—la misère? Que me faut-il de plus?—Et si Marc Gilbert a trouvé sa perle, pourquoi Ulric de Rouvres ne s'en parerait-il pas?—Comme Lindor, errant sous le manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontré ma Rosine; pourquoi ne ferais-je pas comme lui? Pourquoi, à la fin de la comédie, n'écarterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute... et pourtant j'hésite; pourtant je perpétue volontairement une existence dangereuse et presque mortelle pour cette pauvre fille.... Et pour mon châtiment, si Dieu voulait qu'elle mourût, je l'aurais tuée moi-même avec préméditation! Et pourtant j'hésite...—pourquoi?...
Alors une voix qui sortait de lui-même lui répondait:
—Tu hésites, parce que tu sais bien qu'aussitôt après avoir révélé qui tu es réellement à ta maîtresse, ton amour sera empoisonné par les méchantes pensées que te soufflera l'esprit de doute. Ton cœur n'a pas pu se soustraire à la tutelle de ta raison, et ta raison trouvera une éloquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que Rosette ne t'aime plus qu'à cause de ton nom, de ta fortune; tu te laisseras persuader qu'elle était lasse de toi, et qu'elle t'aurait quitté si tu ne t'étais pas fait connaître; bien plus, tu arriveras à croire qu'elle ne t'a jamais aimé, qu'elle jouait la comédie de l'amour, comme tu jouais la comédie de la misère, parce qu'elle savait qui tu étais avant même que tu la connusses. Voilà pourquoi tu hésites.
En écoutant cette voix qui l'expliquait si bien lui-même, Ulric ne pouvait s'empêcher de répondre:
—C'est vrai! Alors il concluait de cette façon laconiquement égoïste:
—L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache à la vie; je l'aime, et je crois à son amour, parce que je ne suis pour elle qu'un ouvrier, que son dévouement me paraît sincère. Mais si je lui révèle mon nom, mon amour sera frappé de mort, parce que je ne croirai plus à celui de Rosette. Et je ne veux pas que mon amour meure; car c'est mon amour que j'aime.
Telles étaient les réflexions d'Ulric en revenant de chez son notaire. Comme il passait sur un pont, une neige épaisse commença à tomber, dispersée par un vent glacé. Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la main en disant:
—Mon bon monsieur, la charité; j'ai ma fille malade, elle a froid, et j'ai faim.