Tous les jours il faisait ainsi de même, avec la plus parfaite régularité. Chaque matin il apercevait son vieux voisin qui jardinait à la fenêtre; ils se saluaient et échangeaient quelques paroles sur l'état du temps.

Depuis un mois Octave habitait la maison, et on n'avait pu remarquer aucun changement dans son existence. Non seulement il ne s'était présenté aucune visite pour lui, mais encore il n'avait reçu aucune lettre. On causait de lui quelquefois dans la loge du portier, et on s'étonnait un peu de l'isolement dans lequel il vivait.

Octave avait vingt ans. Son histoire était fort courte. Son père était un petit négociant qu'une mauvaise spéculation avait ruiné. Il était mort foudroyé par ce désastre. La mère d'Octave, ne pouvant plus payer sa pension au collège, l'en retira avant qu'il eût achevé ses études. Ils vécurent dans un grand dénûment l'un et l'autre pendant une année. Au bout de ce temps la mère, qui traînait en langueur depuis la mort de son mari, tomba malade, et mourut elle-même après quinze jours de maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa mère avec le produit de la rente qu'il possédait, à peine lui restait-il assez pour entourer son chapeau d'un crêpe. Il était orphelin à seize ans, et n'avait au monde aucun parent, aucun ami qui pût le secourir, même d'un conseil. Il alla au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son père. C'était un homme honnête et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui prêta un peu d'argent et promit de s'intéresser à lui. En effet, il ne tarda pas à le placer en qualité de secrétaire chez un de ses clients.—Depuis quatre ans Octave occupait cette place, qui lui rapportait douze cents francs par an. C'était peu; mais Octave était sobre, économe, et sut encore mettre de côté quelques centaines de francs, qui devaient lui servir quand il commencerait l'étude du droit,—car il voulait réaliser le désir que son père avait eu de le destiner au barreau. En attendant, il se préparait à passer son examen de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduité. Depuis la mort de sa mère il n'avait fait aucune connaissance. Il n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au café. Ses distractions se bornaient à quelques promenades faites le dimanche dans les environs de Paris.

Un dimanche soir, Octave lisait auprès de sa fenêtre, quand il aperçut son vieux voisin, dont la tête blanche s'encadrait dans un berceau de chèvrefeuille et de plantes grimpantes. Ils se saluèrent l'un l'autre par une inclination de tête. C'était au commencement de mai. La soirée était magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des ouvriers se rendant par bandes aux barrières. De temps en temps, et suivant les variations du vent, on entendait, tantôt distinctement, et tantôt comme des rumeurs confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards extérieurs.

—Eh! jeune homme, s'écria tout à coup le vieux voisin, dont le visage venait de se fendre par un large sourire,—entendez-vous?

Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard.

—Entendez-vous, continua celui-ci, entendez-vous les violons? et en avant deux, allez donc! ajouta-t-il en se dandinant.

Et comme une bouffée de musique, apportée par le vent, venait précisément de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave répondit qu'il entendait en effet.

—Eh bien, continua le voisin, est-ce que cela ne vous donne pas envie de fermer votre livre? Octave sourit, et détourna la tête en signe négatif.

À cette réponse, le sourire du vieillard s'éteignit sur sa figure.