LA FIN DE LA DÉMOCRATIE URBAINE DANS LE PAYS DE LIÉGE.
Le gouvernement démocratique s'est maintenu beaucoup plus longtemps à Liége que dans les autres villes des Pays-Bas. Il n'y a disparu définitivement qu'à l'extrême fin du XVIIe siècle. Mais les raisons de sa durée justifient précisément ce que nous avons dit des motifs de sa chute dans le reste du pays. C'est parce que les causes qui amenèrent ailleurs la ruine du régime municipal ne se manifestèrent à Liége que très lentement que ce régime put y atteindre un âge exceptionnellement avancé.
Après son annexion aux États bourguignons sous le règne de Charles le Téméraire, la principauté liégeoise avait repris son indépendance, et avec elle ses institutions traditionnelles. Suivant les stipulations de la paix de Fexhe (1316), le gouvernement était partagé entre l'évêque et le «sens du pays» c'est-à-dire les États. En fait, il l'était entre l'évêque et la «cité» de Liége. Ni le clergé, représenté par le seul chapitre cathédral, ni la noblesse peu nombreuse et surtout peu opulente, ne pouvaient contre-balancer aux assemblées nationales l'action du Tiers État. Or, celui-ci était entièrement dominé par la capitale. Le développement des charbonnages depuis le XIVe siècle, puis, dès le début de la Renaissance, celui de la métallurgie et de la fabrication des armes, avaient fait de Liége un des centres industriels les plus actifs des Pays-Bas, tandis que les «bonnes villes» avaient perdu peu à peu, à la fin du Moyen Age, leur prospérité économique. Il en était résulté une situation analogue à celle que l'on rencontre dans plusieurs contrées de l'Allemagne. Seule en face de l'évêque, Liége avait entamé avec lui un duel politique dont l'issue devait décider de la suprématie exclusive de l'un des deux adversaires sur son rival. La cité prétendait se transformer en «ville libre», c'est-à-dire en république municipale et secouer la souveraineté du prince. L'on observe, dès la seconde moitié du XVe siècle, ses premiers efforts en ce sens.
Pour se défendre, les évêques durent nécessairement s'appuyer sur l'étranger. Ils adoptèrent en face de la cité la conduite à laquelle les villes flamandes eurent recours contre les ducs de Bourgogne et les Habsbourg. La situation dans le pays de Liége est donc exactement à l'inverse de celle que nous avons constatée dans les Pays-Bas. Ici, le prince dispose d'immenses ressources et le principe de l'hérédité légitime son pouvoir. Là, au contraire, non seulement l'évêque ne possède que les revenus de sa mense épiscopale, mais encore, préposé au pays en vertu de considérations politiques ou religieuses absolument indépendantes des intérêts locaux, aucun lien ne l'attache à ses sujets. Souvent même ses intérêts de famille ou les conditions mises à son élection lui imposent une conduite en opposition avec les intérêts de ceux-ci. Manifestement, sans l'appui que lui prête tout d'abord la dynastie bourguignonne, puis les gouverneurs espagnols de Bruxelles, il ne pourrait tenir tête à l'opposition communale. Mais par là même que ses droits princiers ne subsistent que grâce à son alliance avec un souverain suspect de méditer l'annexion du pays, ils inspirent au peuple une défiance constante. La cause du prince apparaît comme opposée à la cause nationale, et la politique monarchique se trouve entravée de toutes manières dans son développement.
Remarquons d'autre part que la politique urbaine ne se heurte point, dans le pays de Liége, aux obstacles qu'elle rencontre en Flandre. Au lieu d'une pluralité de grandes villes jalouses les unes des autres, la principauté ne renferme qu'une seule commune puissante: sa capitale. De plus, le tardif développement industriel de celle-ci lui permet de s'adapter facilement aux nouvelles conditions économiques. Liége n'a point à défendre, comme Bruges ou Gand, une position acquise et des privilèges surannés. Dans le domaine de l'industrie, les tendances qu'elle manifeste font songer à celles d'Anvers dans le domaine du commerce. Elle s'ouvre largement aux gens du dehors, elle n'est gênée ni par les monopoles, ni par les franchises que les vieilles cités s'épuisent à maintenir au détriment du public. Au lieu de demeurer stationnaire et de s'attacher désespérément à des privilèges vieillis, sa population augmente sans cesse et n'éprouve pas le besoin de se remparer dans le protectionnisme. A y regarder de près, on peut constater que Liége ne présente plus que bien faiblement, à partir du XVIe siècle, les caractères propres à l'économie urbaine du Moyen Age. Elle constitue un grand centre industriel travaillant pour l'exportation et attire à elle presque toute l'activité de la principauté. Rien d'étonnant dès lors si elle prétend aussi s'emparer de la direction politique du pays et réduire ses évêques au simple exercice de leurs fonctions spirituelles.
Tel est bien, en effet, le but qu'elle s'est proposé dans le long combat qu'elle a soutenu contre eux. Ses métiers, qui depuis 1603 ont acquis le droit de nommer directement les jurés de conseil et les deux bourgmestres, ne luttent point, comme en Flandre, pour la conservation de privilèges économiques. Leur action est toute politique et leur idéal manifestement républicain. Les longs procès qu'ils soutiennent devant les tribunaux de l'Empire pour faire reconnaître Liége comme ville libre, au mépris de toute vérité historique, ne laissent pas le moindre doute sur la nature de leurs desseins. A partir du commencement du XVIIe siècle, le conflit prend un caractère aigu par suite des intrigues de la France et des Provinces-Unies, qui soutiennent contre les évêques bavarois Ferdinand et Maximilien-Henri de Bavière, alliés de l'Espagne, une agitation permanente. Deux partis se forment au sein de la bourgeoisie: les Chiroux et les Grignoux, les premiers se ralliant autour du prince, les seconds acharnés à le combattre. L'anarchie s'empare de la vie publique. Les brigues électorales, la corruption, l'intervention continuelle des résidents que la France, les Provinces-Unies et l'Espagne entretiennent dans la cité y provoquent des troubles de plus en plus graves. Le prince casse vainement le règlement de 1603. Le bourgmestre La Ruelle, l'un des chefs les plus populaires de l'opposition, est vainement assassiné en 1637. De 1649 à 1684, cinq autres bourgmestres montent sur l'échafaud.
Ce ne fut qu'à cette date, en effet, que Maximilien-Henri de Bavière parvint à imposer à Liége une constitution qui devait durer jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. La France, qui avait jusqu'alors soutenu la commune, venait de l'abandonner pour s'allier à l'évêque, et dès lors la victoire de celui-ci était certaine. L'anarchie politique avait créé dans la cité une situation intolérable. Les métiers, qui n'avaient pu se maintenir que par la faiblesse du prince, se trouvèrent impuissants devant lui dès que son pouvoir reposa sur celui du roi de France. Ils perdirent les prérogatives politiques qu'ils avaient conservées durant si longtemps. Ainsi, la lutte s'acheva à Liége, comme ailleurs, par le triomphe de l'État. Il faut reconnaître d'ailleurs que les institutions démocratiques de Liége avaient fait leur temps. Les trente-deux métiers qui nommaient le conseil n'avaient point pu organiser dans la ville un gouvernement stable. Peu à peu, ils étaient tombés sous l'ascendant d'un groupe de meneurs et d'intrigants. Ils s'étaient montrés incapables surtout de surmonter les difficultés que créaient à la principauté les ambitions rivales de ses voisines la France et l'Espagne. Comme il arrive habituellement des régimes populaires, ils avaient tout sacrifié à la politique intérieure; ils n'avaient pas compris que leurs passions et leurs intérêts laissaient le roi de France fort indifférent, et qu'il ne s'y mêlait que pour entretenir son influence sur la frontière des Pays-Bas. Le refus des plénipotentiaires du congrès de Nimègue de recevoir leurs négociateurs ne leur dessilla point les yeux, et il fallut que la catastrophe de 1684 vînt enfin leur apprendre que la politique urbaine n'était plus, au XVIIe siècle, qu'un anachronisme et une impossibilité. Personne ne regretta du reste le régime des métiers. On ne fit pas la moindre tentative pour le rétablir lors de la révolution liégeoise à la fin du XVIIIe siècle. Les idées avaient définitivement évolué, et ce fut au nom des droits de l'homme que l'on s'efforça d'organiser alors un nouvel état de choses.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
| Pages | |
| [AVERTISSEMENT.] | |
| CHAPITRE I L'origine des Villes. | |
| I.—L'époque romaine et l'époque franque | [ 1] |
| II.—Châteaux et cités | [ 6] |
| III.—Portus et immigrants | [ 13] |
| IV.—La population marchande et ses revendications sociales | [ 20] |
| V.—Le rôle des gildes | [ 26] |
| CHAPITRE II Formation des institutions urbaines. | |
| I.—Princes laïques et princes ecclésiastiques.—La commune de Cambrai.—Les villes flamandes | [ 35] |
| II.—Développement du droit urbain.—Condition des personnes et des terres dans les villes | [ 43] |
| III.— Le Tribunal urbain.—Les échevins.—Le conseil.—Les jurés | [ 58] |
| CHAPITRE III Formation des institutions urbaines. (suite) | |
| I.—Types primitifs et types dérivés de constitutions urbaines | [ 70] |
| II.—Le type liégeois | [ 75] |
| III.—Le type flamand | [ 82] |
| CHAPITRE IV L'économie urbaine. | |
| I.—Rapports économiques des villes avec la campagne | [ 95] |
| II.—La réglementation de l'alimentation urbaine et du commerce des subsistances | [ 100] |
| III.—Le régime de la petite industrie.—Les métiers | [ 106] |
| IV.—Le régime des industries d'exportation.—Salariés et capitalistes | [ 114] |
| V.—Caractère économique des cités épiscopales | [ 126] |
| VI.—Densité des populations urbaines | [ 129] |
| CHAPITRE V Les villes sous le gouvernement des patriciens | |
| I.—Formation et progrès du patriciat | [ 136] |
| II.—Caractères du gouvernement patricien | [ 150] |
| CHAPITRE VI Le soulèvement du «commun». | |
| I.—Décadence du régime patricien.—Premiers soulèvements du «commun» | [ 157] |
| II.—Le mouvement démocratique dans le pays de Liége | [ 169] |
| III.—Le mouvement démocratique en Flandre | [ 178] |
| IV.—Les agitations sociales du XIVe siècle | [ 187] |
| CHAPITRE VII Les villes sous le gouvernement démocratique. | |
| I.—Caractères des démocraties urbaines du Moyen Age | [ 195] |
| II.—L'économie urbaine sous le régime des métiers | [ 203] |
| III.—L'organisation politique | [ 214] |
| CHAPITRE VIII Les démocraties urbaines et l'État. | |
| I.—Rapports des villes et des princes avant l'époque bourguignonne | [ 225] |
| II.—Le conflit de la politique municipale et de la politique monarchique au XVe siècle | [ 233] |
| CHAPITRE IX Les villes à l'époque de la Renaissance. | |
| I.—Les transformations économiques et leur influence sur le régime urbain | [ 249] |
| II.—Les populations urbaines au XVIe siècle | [ 259] |
| III.—Le soulèvement de Gand sous Charles-Quint | [ 265] |
| CHAPITRE X Les villes à l'époque de la Réforme. | |
| I.—Mouvements sociaux et politiques provoqués par la Réforme | [ 274] |
| II.—Les villes sous le régime calviniste | [ 281] |
| CHAPITRE XI Les villes au XVIIe siècle. | |
| I.—Le régime urbain dans les Provinces-Unies et la Belgique | [ 288] |
| II.—La fin de la démocratie urbaine dans le pays de Liége | [ 294] |