Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était « fait lui-même », n'ayant jamais connu d'autres parents que l'hospice des Enfants-Trouvés, jouissait de l'autorité que lui donnait sa double qualité de patron et d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste personnage, Albert arrivait à se créer dans le pays une situation politique, il y serait fatalement retenu par les doux nœuds de la députation. Il habiterait Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste assez pour ne pas trop se provincialiser ; mais, en fait, son nid serait à Nantua et cet asile leur resterait toujours ouvert.

Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, devenu l'arbitre de sa destinée, que M. Dalombre, qu'on anoblissait à tort, était aussi démocrate que lui, quitte, en présence des couches supérieures, à ne pas trop regimber devant l'apostrophe et même la baronnie qu'on accordait volontiers aux nouveaux propriétaires du château.

Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une fois de plus. Choyé, gâté, traité d'égal à égal par les Dalombre, Pachot se mit à leur service corps et âme. On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant à embrasser, on se montrait avec lui en public et, à la première réunion qui se tint tout au début de la période électorale, le tout-puissant Pachot, pour départager les voix qui se portaient, les unes sur un ancien président de chambre, réactionnaire et bondieusard, les autres sur un ancien déporté, à propos duquel les monarchistes répandaient les bruits les plus sinistres, proposa la candidature d'un jeune homme qui donnerait à la population la garantie de sa jeunesse, de sa droiture et de son énergie. Quoique nouveau venu dans l'arène, il saurait revendiquer éloquemment à la Chambre les réformes auxquelles tous les gens sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui s'était constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, bien qu'il ne le fût pas lui-même.

— Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était M. Albert Dalombre, acheva Pachot, d'un ton tellement triomphal que, s'il avait vu la Belle Hélène, il aurait probablement ajouté :

Et ce nom seul me dispense

D'en dire plus long.

L'orateur populaire avait habilement aposté dans la salle deux laveuses de lin, qui vinrent témoigner de la bonté angélique de Mme Dalombre, laquelle leur avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs enfants et, pendant un moment de chômage, tous les jours, des légumes frais. Comme les idées naturellement généreuses d'Albert ne s'étaient jamais condensées dans une formule précise, on fit de lui un candidat de sentiment.

Il refusa d'abord de se présenter ; mais Emmeline lui fit observer avec tant d'insistance qu'ayant étudié pour être avocat, il aurait à la Chambre de magnifiques occasions de mettre en relief ses qualités oratoires, qu'il finit par se laisser promener de bourg en bourg, léguant à sa femme la responsabilité de l'échec comme l'honneur du succès.

L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience de sa défaite et n'osa pas, dans les réunions électorales, attaquer de front son rival, dont la candidature mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté était pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre et la dimension des affiches, avec ses deux adversaires. Le curé alla jusqu'à affirmer en chaire que cet homme de désordre avait commandé le feu à l'exécution de l'archevêque pendant la Semaine sanglante. On a accusé tant de gens d'avoir commandé ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en défendre.

Il commit la maladresse de protester dans la Sentinelle de Nantua. Cette précaution lui aliéna pas mal d'ouvriers avancés, qui lui reprochèrent de renier ses actes, et ne fit pas remonter ses actions auprès des modérés. Trois membres de son comité passèrent à celui d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. Emmeline, haletante, avait envoyé, pendant le dépouillement, des émissaires à toutes les sections de vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui l'eût surprise dans ce travail peu féminin l'eût évidemment cataloguée parmi ces jolies ambitieuses qui projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer des préfets et d'intervenir, un jour, dans les crises ministérielles. Elle n'y songeait guère.