Or il n'y avait pas à hésiter : dès qu'elle aurait la preuve que sa vie n'aurait plus de mystère pour ce jeune homme, il fallait en finir immédiatement avec lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée qu'un mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage qu'elle avait construit avec tant de patience et au milieu de tant de périls. Ce n'était pas la peine d'avoir échappé si heureusement à l'enquête pratiquée à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir acquis, dans un département-frontière, une situation tellement brillante qu'il en était résulté l'entrée de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement sous les racontars d'un rapin!

Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire de police et qu'elle attendait constamment, pendant les douze jours qui avaient précédé son mariage, le coup de sonnette de sa mère, elle était seule, s'appelait tout bonnement Mlle Freizel et ne possédait pas, comme maintenant, un nom et une enfant, dont elle avait à sauvegarder l'honneur. La catastrophe atteindrait, cette fois, toute une maison ; son mari la jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui répondrait :

« Ta mère était une… »

Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable condamnation sociale. Cet homme, cet inconnu — car l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce n'était pas le connaître — qui se dressait ainsi entre elle et le bonheur qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait voulu le supprimer, fût-ce au prix d'un crime. Au surplus, l'horrible angoisse qui l'étreignait ne durerait pas longtemps. Il était impossible que la soirée s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger qu'elle courait… Sans trop se rendre compte de la valeur du raisonnement qu'elle ressassa dans sa tête égarée, elle adopta ce criterium :

— Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, il me laisse tranquille pour aller s'adresser à d'autres, c'est que, décidément, il ne m'a pas reconnue. Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me faire danser de nouveau — ce qui ne se fait jamais, de la part d'un homme bien élevé, à l'égard d'une dame qu'il rencontre pour la première fois — je saurai à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme un homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. Peut-être même aura-t-il l'impudence de me parler du passé. Oh! ce serait atroce!

Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha d'elle, un peu gauchement, mais résolument. Il avait, aussitôt le quadrille fini, recueilli des renseignements sur sa jolie danseuse ; et, ma foi, tout glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses chorégraphiques par la femme d'un élu du suffrage universel, il ne demandait qu'à lui confier la suite de son éducation mondaine.

Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de gêner une dame en l'invitant successivement pour plusieurs danses. Mais Gérald, qui n'allait jamais au bal, qui était seul dans celui-là et qui voyait Mme Dalombre disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces convenances et lui offrit sa compagnie pour la valse, comme il la lui avait offerte pour la contredanse.

— Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous voudrez bien m'excuser ; j'ai déjà refusé deux invitations.

— Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la mienne, dit Gérald. Vous avez été si indulgente pour moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir me vanter d'être votre élève.

— Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint ou plutôt contracté, je danse moi-même très mal et je vous donnerais de bien mauvaises leçons.